Poésie et politique à travers l’itinéraire de Mahmoud Darwish

Abdallah SAAF

Rabat, avril 2009

    Certains personnages marquants font partie sinon de notre quotidien, de nos parcours de vie, et ce depuis des décennies. Il est des poètes qui ne relèvent pas uniquement de notre paysage familier, mais d’un niveau structurel au sein de notre culture. Leurs noms, leurs œuvres emplissent nos univers politiques, culturels affectifs, à travers la longue durée. La poète palestinien Mahmoud Darwish en fait partie.

    Les ouvrages, les textes portés par le chant et la musique, les médias dans l’état actuel de leur développement, ont fait qu’ils ne constituent pas seulement des repères dans nos trajectoires, des références, mais des éléments importants de notre vie au jour le jour. Les rapports avec eux varient selon les préoccupations existentielles, plus que disciplinaires.

    D’un point de vue de science politique, Darwish peut intéresser non seulement comme poète, mais aussi comme poète ayant un rapport particulier à la politique. Le lire, revient à lire de la poésie tout court. Le lire représente aussi la possibilité de s’arrêter sur la relation au politique de ce poète, né au point nodal de l’un des plus grands conflits internationaux contemporains, au cœur de l’une des grandes causes actuelles, la cause palestinienne.

    Décrire sa vie depuis sa naissance le 13 mars 1941, au village Al Bouirah, puis son exil avec sa famille en 1948, après la destruction de la demeure familiale, par les nouveaux occupants, sa localité rasée alors qu’Israël se créait—revient à  accompagner son émergence à la politique. Bien au-delà de la trajectoire militante et poétique personnelle de Mahmoud Darwish, se profile de nouveau ce qu’il incarne au regard de la culture arabe contemporaine : la vieille question du rapport des intellectuels au pouvoir, ainsi qu’on a pris l’habitude de l’appeler..

    Depuis les premiers chocs, l’ensemble de sa démarche paraît marquée par la politique. Aussi n’est-il que naturel que l’on retrouve chez lui une réflexion ininterrompue sur « l’ art » et la politique, la problématique de l’engagement, la question de savoir comment être à la fois un militant de terrain, un combattant et un vrai poète, un créateur..

    Nombre de déclarations, d’écrits de Darwish invitent à revenir à cette vieille question de la place de la poésie, de la littérature, de l’art dans la cité (I).

    La poésie de Darwish du fait des circonstances historiques, politiques et culturelles où elle s’est éclose à trouvé de profonds échos auprès de larges masses dans les différents pays arabes. Elle apparaît du coup comme l’expression de la construction, la structuration et la maturation des espaces publics dans les sociétés arabes en transition.

    La phase ultime de la vie de Darwish paraît renvoyer à un poète davantage préoccupé par le sens de l’existence,  l’angoisse d’être, la vie et la mort. Dans cette dernière perspective précisément, la politique peut-elle jamais être absente ? (II).

-I- Bien des poètes, des écrivains, des penseurs, et de manière générale des intellectuels, ont pris l’habitude de délimiter leur avènement  à la politique, à travers différentes dates, des événements marquants, des épisodes édifiants. Par exemple, au Maroc, pour les uns, le point de départ serait les événements de Casablanca de 1965 ; pour d’autres, ce serait la guerre de juin 1967 ou mai 1968, ou la révolution culturelle en Chine.. On s’y référe comme on le fait aujourd’hui à la chute du mur de Berlin, ou au 11 septembre 2001..

    Darwish, quant à lui, fait partie de ces intellectuels advenus dés le départ à la politique a l’âge de six ans, à travers l’événement traumatisant que constitua la création d’ Israël, dont il subit directement, personnellement les effets.

    Il n’y a pas chez Darwish un « avant » ou un après » la politique. Il y est né on quelque sorte, on ne peut plus lié a l’un des plus grands drames de l’époque contemporaine a travers la mise à feu criminelle de son village natal, les camps de réfugiés, les retours, les exils, les grands combats de sa vie, l’affrontement de la mort… Il y reste même après la vies, comme le montre son voyage aux ténèbres rapporté dans son poème « al jadiriya », et dont il reviendra provisoirement. Il était inscrit dés le départ qu’il ne pouvait plus en sortir.

    Au–delà des récits historiques « stéréotypés », des analyses, des théorisations, Darwish a vécu cette irruption de la politique au cœur de son univers d’ enfant, la grande politique, aussi bien dans ses dimensions locales que régionales et internationales : « Les coups de feu tirés au cours de cette nuit de l’été de 1948 dans le village tranquille d’Al Bouirah n’avaient pas distingué les petits des grands. J’avais alors a peine six ans. J’ai couru en direction des collines couvertes d’oliviers noirs, tantôt en marchant, d’autre fois en rampant. Après une nuit de sang, de terreur et de soif, nous nous sommes retrouvés dans un pays que l’on nommait le Liban » ( ).

    Ce qui distinguait désormais l’enfant Darwish des grands est cette privation d’enfance. Cette confiscation brutale de ses choses  et de sa langue ne cessera d’approfondir en lui ses marques indélébiles. Désormais, il était traité comme les autres. Une nouvelle langue s’est incrustée en lui, chargée de mots tels que : frontières, réfugiés, occupation, Agence, Croix Rouge, journal, radio, retour, Palestine…

    Les biographes de Darwish mettent tous en relief le choc qu’il subit lorsque revenu a sa Palestine promise, il ne retrouva pas celle qu’il avait connue. Elle ne l’accueillait pas comme il s’y attendait. Il s’y construit un exil d’une autre sorte. Sa terre natale n’était plus la sienne. Il ne pouvait plus revenir chez lui. Difficilement il comprit que sa maison et son village avaient été détruits une fois pour toutes.  Comment fait-on pour détruire des villages ? Pourquoi peut-on les détruire ? Comment procède-t-on pour faire croire qu’ils n’ont jamais existé auparavant ?  Comment fait-on pour construire des villages qui n’ont pas de passé ?

    De toute manière, sa nouvelle langue ne le quitte plus. Il est désormais exilé palestinien en Palestine. La condition d’exilé en sa patrie est plus pénible à vivre que l’exil au dehors.. L’exilé  dans sons pays n’est même pas libre dans sa privation fondamentale…

    La politique et la poésie l’enveloppent dés son plus jeune âge. Dés les débuts de sa scolarité, au primaire et au secondaire, il écrit, et même publie déjà des poèmes. La position politique de sa poésie ne laisse pas  de place au doute : la poésie devient sa patrie alternative. Ses déchirements, ses colères face à l’injustice initiale telle que peut la percevoir un jeune homme appartenant à un peuple opprimé, écrasé, effacé.

    Dés les premiers textes, le jeune poète tente de relier ses sentiments, ses impulsions, ses élans, ses émotions, son amour à son attachement à la cause de son peuple. Deux personnages distincts se recoupent, s’interpénètrent, se mélangent s’affrontent en lui : l’un sensible à toute les victoires des forces de changement dans le monde et tenant à les pérenniser par la poésie, l’autre préoccupé par la recherche du beau, le travail esthétique, la poétique, la rythmique..

    La tentation est grande chez nombre d’ « analystes » de considérer « l’endoctrinement » comme spécialité du système scolaire arabo-islamique, qu’il soit « nationaliste arabe », baathiste, islamique, etc.… Darwish a raconté avec force détails ses souffrances dans les écoles israéliennes où les jeunes arabes doivent plus apprendre l’itinéraire et l’enseignement de Téodore Hertzel que ceux du prophète Mohammed, des extraits du poète Haim Najman Bialik plus que des textes d’Al Moutanabi, l’étude de la Torah y’était obligatoire, à la différence de celle du Qoran… Les élèves arabes faisaient l’objet d’un investissement culturel systématique. La machine à « sioniser » ne travaillait pas seulement du côté des jeunes juifs auprès des autres appareils idéologiques, elle broyait, ou du moins tentait de broyer du jeune palestinien.. Dans cette perspective, afin de se protéger, semble-t-il, de nombreux jeunes arabes se reprochèrent d’avantage de la gauche et adhérèrent au marxisme. Ainsi, Darwish devient membre du Parti Communiste Israélien en 1961. Au cours de cette phase, il vécut plusieurs  détentions. Rédacteur et traducteur dans le journal de ce parti, il eût à vivre pleinement cette problématique que recèle le rapport de l’intellectuel arabe au marxisme.

    La théorie sociale a depuis longtemps appelé l’attention sur l’attrait national qu’exerce le marxisme sur l’intellectuel arabe, du moins au cours des dernières  décennies. Le cas de Mahmoud Darwish est bien symptomatique : « Le marxisme fournit une idéologie capable de refuser la tradition sans paraître se rendre à l’Europe, de refuser une forme particulière de la société européenne sans être obligée de revenir à la tradition. De plus, l’individu qui l’adopte n’est pas appelé comme l’intellectuel, à devoir choisir entre vérité subjective et croyance populaire, il a la possibilité de faire coïncider les deux par le moyen de la praxis » ( ). Ainsi Darwish s’appropria-t-il, comme tant d’autres de sa génération, mais à sa manière le marxisme comme instrument de progrès, arme de combat, l’expression de la rationalité intégrale..

    Il avait publié à 18 ans son premier recueil de poèmes « Les oiseaux ont des ailes » (1960). Cette première publication sera suivie par « Les feuilles d’Oliviers » (1964), où de la tristesse qui marquait le premier ouvrage, il passe à une attitude de réaction, de colère et de fusion de la cause particulière, personnelle, avec la cause générale du peuple palestinien. Il vécut ce passage du « révolutionnaire » qui rêve et aspire, au « révolutionnaire » conscient sommé d’agir et de faire. Le tout, est inscrit dans un contexte de ruralité, marquée par la douleur des gens, les chants de la terre, la patrie en lutte, la persévérance dans le refus du fait accompli…

    Au troisième recueil, « Le passionné de la Palestine » (1966), la poésie de Darwish avait déjà franchi de grandes étapes. Le poète avait mûri. Sa voix est devenue plus basse, plus allusive, mais aussi plus transparente. Il s’est libéré de l’image descriptive et concentré sur la suggestion évocatrice, insinuante.. Son engagement poétique n’y apparaît plus seulement comme option de principe, un angle de vue, une certaine façon d’écrire, mais l’expression du battement de ses pouls, de son cœur..

    La plus grande partie de ce recueil fut écrite en prison sur la prison. Le lieu a eu des effets profonds sur la structuration de la nouvelle étape franchie par l’œuvre de Darwish. L’écriture carcérale se distinguerait selon lui par la nécessité de capter rapidement les choses, de se mettre en posture de « chasseur », afin de tout saisir et rien, mais tout de même d’appréhender l’essentiel, sur fond de musique, au rythme d’une ritournelle mélodieuse.

    Lorsqu’il en parle, sa description de « la poésie de détention » est forte. Le poème écrit en prison serait selon lui plus court, et de ce fait plus dense. Il porte en lui une acuité exquise, extrêmement suggestive. On sent que « le poète incarcéré n’a pas tout dit, n’a pas épuisé sur le plan poétique tout son vécu, qu’il maintient délibérément des zones d’ombre dans son texte »  ( ). Que tout ne soit pas dit plaît d’ailleurs à Darwish, car la poésie telle qu’il l’entend ne peut seulement se réduire à un dispositif de réception, d’ enregistrement par le lecteur, à une attitude passive de celui-ci. Le lecteur doit participer à l’activité créatrice..

    Pourquoi donc la prison fait-elle écrire de la « bonne »  poésie ? Le lieu de détention oblige à réexaminer toute chose. Le fait que le détenu soit coupé du monde, et en soit privé, transforme son attachement sentimental et intellectuel en un état de fusion et d’intimité inouï. Tout tend dans ce monde libre, hors les murs, à se muer en souvenirs et en promesses de rencontres avec toute les choses possibles, une fois la liberté recouverte: « Quand je serais libre, je m’arrêterai longuement devant la mer pour m’emplir de son bleu et de son sel. En prison, j’ai de couvert l’arbre avec tout ce qu’il porte comme affection et contrepoint à la couleur grise de l’ univers carcéral. Le véritable exil de l’homme est d’être éloigné de l’arbre. Les couleurs deviennent un nouvel objet d’ intérêt d’une importance considérable. Toute fin de journée se mue en symbole. En prison, on découvre des relations intimes aux gens. Les proches se donnent à partir d’angles différent de ceux auxquels on est habitué » ( ).

    En 19…, « Fin de nuit » marque un changement dans la démarche poétique de Darwish. Il n’y a plus d’arbres et plus d’allusions dans son écriture. Le symbole est devenu plus dense, alors même que l’ambiance était plus transparente et plus sereine. La réalité est reliée au rêve, la raison du symbole devient plus articulée à son expression, une plus grande spontanéité entre la relation de l’esprit et de l’existence apparaît,  un dialogue sans concession s’enclenche, ainsi qu’une lutte implacable entre la vie et la mort. Dans le même temps, on relève paradoxalement un retour à une expression poétique plus directe face aux gens à une recherche d’ interactivité avec eux, à travers des appels à la lutte, à garder espoir et foi..

    Darwish était-il devenu plus ambigu ? S’était –il trop aventuré ? Les questions de l’engagement du poète dans ce qu’il appelle la défense des masses, l’écriture pour elles, furent ses préoccupations dominantes.. Comment concilier  le désir d’ouvrir le chemin à la parole afin qu’il joue son rôle auprès des masses comme paroles révolutionnaires et les exigences artistiques de l’évolution de cette parole ? Ces questions étaient d’autant plus déterminantes que les intellectuels devaient lutter contre le pouvoir, le nihilisme et l’isolement de l’artiste. La lutte contre la dépossession sous toutes ses formes était quasi quotidienne : lutte contre le chauvinisme juif, l’idéologie de la supériorité ethnique juive, lutte aussi pour que vive la littérature palestinienne, objet d’une oppression venimeuse peu visible. Les autorités israéliennes s’efforçaient d’occulter leur virulence de ces poètes, écrivains et artistes, d’autant plus qu’elles entendaient convaincre le monde qu’Israël représentait un havre de démocratie dans le continent oriental de tous les despotismes.

    L’homme de lettre, l’écrivain, le poète.. pouvaient écrire ce qu’ils désiraient, mais il était clair qu’ils devaient en payer le prix plus tard.

    L’état « d’urgence permanent » permettait aux autorités  militaires israéliennes d’opprimer à leur guise, pour toutes sortes de raisons, qui elles voulaient, sans jamais être tenus de se justifier. Les autorités militaires ne se retenaient pas d’ailleurs d’assigner les écrivains et les poètes arabes à la résidence surveillée. Tous y sont passés : Samih El Qassim a été sommé à plusieurs reprises de ne pas quitter son domicile du crépuscule à l’aube, tout comme Tewfiq Ziyad, Salem Jabrane, et Darwish lui-même s’est vu interdire de quitter Haifa. A tout cela, il faut ajouter  la censure militaire sur les recueils de poésie,  l’exclusion du travail et la prison.. Les sanctions a posteriori sont variées : exclusion du travail, absence de liberté de circulation, risque d’ arrestation à tout moment…

    L’immersion de Darwish dans la politique fut constante, depuis 1948, alors qu’il n’avait que six ans, jusqu’à la veille de la guerre de juin 1967, alors qu’il approchait de la vingtaine.

II- Mais précisément, 1967 constitue un tournant pour le poète, comme elle le fut pour de nombreux intellectuels, écrivains et artistes arabes. Des poètes connus de la région, comme Adonis entre autres, mais surtout un grand nombre d’écrivains, des intellectuels arabes de différents pays isolément ou collectivement, entreprirent à la suite de la débâcle des Etats et des sociétés arabes face à Israël en juin 1967 des révisions déchirantes appelèrent  à des refondations,  proclamèrent la nécessité de nouveaux départs… Les manifestes se succédèrent se succédèrent dans ce sens : selon ce mouvement d’idées réactif, une véritable dynamique de modernisation serait conditionnée  par de nouveaux rapports à la liberté, la démocratie, le respect des droits de l’homme, la science..

    Nombreux sont ceux qui tirent des conclusions de déclarations de foi en la modernité, la démocratie, le développement économique et social, et cela à coups d’autocritiques, de manifestes, de programmes d’urgence, d’appels à une renaissance… Ce qui s’est passé sur les trois fronts égyptien, jordanien et syrien ne pouvait manquer d’avoir un impact considérable sur l’intelligentsia arabe..

    Ce bloc de faits et d’événements tragiques n’a pas bouleversé outre mesure l’itinéraire de Darwish. Il le confirmait plutôt dans ce qu’il pensait et pratiquant depuis longtemps déjà. Comme il aimait à le répéter lui-même, il n’en avait pas eu besoin pour descendre dans la rue. Il y était depuis ses débuts. Depuis les débuts aussi, sa conception de l’engagement le plaçait à l’autre pôle des représentations de l’enfermement de l’art et de la littérature dans des tours d’ivoire. Il n’avait pas besoin d’une catastrophe pareille pour découvrir le peuple, les masses, la lutte..

    L’impact de 1967 semble cependant se situer profondément au niveau du contenu de sa poésie. Avec cet événement se confirme chez Darwish sa poésie du refus du fait accompli, de la conscience aiguë du caractère absurde et insoutenable de la réalité arabe, ainsi que la nécessité de la changer. En relation quasi organique avec l’émergence de la Résistance palestinienne, comme contrecoup  direct de la débâcle arabe, Darwish entre dans sa phase de poésie de la Résistance.

    Qu’est-ce qu’une poésie de résistance ? Qu’est ce que résister pour un poète ? Darwish exprime d’abord sa  douleur, son indignation devant  la justice. Il proteste, manifeste sa colère, écrit son refus. Il considère que l’action de transformation de la réalité comme nécessaire. Elle ne peut faire l’économie d’une théorie révolutionnaire ayant un contenu social. Ses textes s’ adressent aux masses. Par sa nature, la poésie de la résistance est une poésie révolutionnaire. La frontière séparant la poésie  des autres genres de l’écriture est, du coup, on ne peut plus fluide, changeante.

    Sur le plan esthétique, la poésie est menacée de mort quand sa parole n’est investie que de bonnes intentions, de discours directs, frontaux. Dans la poésie de résistance, l’enjeu esthétique est trop exposé. Le poète est obligé de s’interpénétrer de la réalité, de dépasser les discours de la dénonciation simple et de la rhétorique. Le cri de l’homme opprimé, résistant, est un cri qui concerne tout homme. L’injustice, la prison, le meurtre, l’oppression constituent des faits anti-humains interpellant tout homme, au-delà des frontières géographiques. Ces éléments font la grandeur et la noblesse de la poésie de résistance.

    La poésie de la résistance se caractérise par une sensibilité extrême aux choses de la terre, comme élément de son attachement aux racines profondes, l’aidant à fonder sa résistance et à dépasser l’injustice, d’arbitraire, l’impromptu, face à la puissance irrésistible de l’histoire..

    Tout ceci fait dire à Darwish qu’il n’est que le modeste prolongement, sous des traits palestiniens, du patrimoine universel de la protestation et des résistances depuis ses premières expressions dans l’histoire de la poésie arabe les poètes appelés poètes voyous dans la tradition arabe, ainsi que leurs descendants, jusqu’à Maïakovski, Nazim Hikmet, Garcia Lorca, Aragon, Pablo Neruda, Eluard etc..

    Au fur et à mesure que la poésie de Darwish mûrit, ses lecteurs, relèvent une lente mutation de son écriture, l’usage fréquent de symboles, en particulier ceux de l’orange et de l’olivier. Il s’agit là de repères de la nature en Palestine, mais une nature non abstraite, Darwish n’étant pas adepte de la poésie  naturelle, descriptive, glorifiant à tout crin les paysages et les natures mortes,  essentiellement parce que celle-ci offrirait de beaux tableaux. Cette nature ne prend vie, sens et valeur qu’au regard du comportement de l’homme vis- à-vis d’elle. L’intérêt de Darwish pour l’orange et l’olivier provient de la réalité de l’homme qui a semé les deux arbres et les a irrigués de sa sueur, en attendant le fruit de ses efforts. Cette relation entre le semeur et l’arbre signifie la continuité de la vie, de l’expérience, de la patrie, de la spontanéité. Mais dans le cas de l’espèce, cette relation à été entachée par de l’arbitraire et du sang, ce qui ne permet plus au poète de conserver l’image de l’arbre initial, après que ses feuilles vertes aient été mélangées avec la rougeur du sang et la noirceur de la nuit. Le semeur est alors confronté à l’un des trois sorts suivants :

Ø                la mort au pied de l’arbre ;

Ø                L’éloignement forcé  de l’arbre du pays, du pays de l’arbre, les laissant s’installer dans le souvenir le symbole de la patrie avec ces perspectives de retour.

Ø                L’homme peut rester enfant de l’arbre, mais sans la possibilité de le serrer dans ses bras, sans la possibilité pour lui d’y trouver refuge, et sans pouvoir continuer à entretenir des rapports avec lui, , comme devant une femme prise en butin par une armée conquérante et que  l’on mène en servage sous les yeux des hommes des peuples vaincus.

    Pour Darwish, en Palestine, il ne reste de l’arbre que ses significations. La réalité s’est transformée en images, symboles, métaphores.. Le symbole évolue avec les états d’âme de l’homme, mais garde son sens profond, véritable, à travers les mouvements de l’olivier, en fin de compte s’exprime  l’attachement indéfectible à la terre, la capacité de faire face à la longue durée, le long souffle, la verdure permanente, sinon éternelle, la résistance, la résilience.. 

        Le symbole ainsi entendu, constitue comme un dépassement de l’image poétique traditionnelle. Le symbole renvoie aux sensations. Il consiste en une sorte de parole directe. D’autres contraintes, autres que la quête poétique, imposaient le recours au symbole, comme par exemple la nécessité de recourir àla ruse esthétique pour exprimer la réalité, en contournant censure, oppression et répression.

    Le symbole chez Darwish, pourtant devenu « réaliste », permet de chanter la réalité et de la servir. Il s’agit d’une façon de comprendre la réalité, de l’exprimer et de la recréer.  En aucune façon il ne s’agit d’un moyen d’expression mécanique, d’un prêt-à-porter.

    Ainsi au bout du chemin, il n’y a pas de contradiction entre l’engagement dans une cause, comme la cause palestinienne, et la recherche d’une façon personnelle de s’exprimer à base de symboles à l’arbre, à l’ olivier.. Celle-ci se renforçant d’une écriture enrichie d’éléments puisés dans les contes et les légendes (légendes grecques de Mésopotamie, récits religieux, les mille et une nuit, etc…) où ceux-ci ne sont pas recrées, mais captés, et dans la mesure ou la symbolique compatible avec sa subjectivité, sont susceptibles de servir sa thématique.

    Chaque fois que Mahmoud Darwish était venu au Maroc lire sa poésie, il y avait grande foule. En 1979, en 200 ?, 200 ?, 200 ? au théâtre MohamedV, celui-ci était plein à craquer. A chaque fois, la densité humaine venue écouter la poésie de Darwish dans le plus grand des silences, et réagissant par applaudissements intenses aux passages qu’elle appréciait, était peu ordinaire.

    Certes lire la poésie en public est une vieille habitude dans le contexte arabe. On ne trouverait d’équivalents à ces manifestations que celles propres a l’univers de la poésie russe.

    Sans doute, en Palestine arabe, les festivals de poésie n’étaient que la continuité de cette tradition : la place du village, de la ville, la salle de cinéma s’emplissaient de gens de toutes catégories, de tout âge pour écouter des poèmes. Encore faut-il relier les pratiques palestiniennes dans ce domaine aux spécificités de la situation des Palestiniens, surtout depuis la création d’Israël. Les lectures publiques étaient vivantes, interactives, attractives, jusqu’à ce que les autorités israéliennes aient commencé à s’en irriter et à vouloir prendre les choses en main. Elles décidèrent finalement d’interdire aux poètes de quitter leurs domiciles.

    Au cours des dernières années, à Rabat ou au Caire, à Tunis ou à Damas, l’impact de la poésie de Darwish est paru très grand. Ses poèmes soulevaient, jusqu’à sa disparition, les grands nombres..

    Dans le cas particulier de Darwish, cette densité humaine si interactive, si sensible à la poésie comme expression du politique, est remarquable à plus d’un titre.  Au delà de la continuité de vieilles traditions, et outre le caractère spectacle, phénomène communicationnel de grande ampleur des soirées poétiques publiques de Darwish représentent des moments de mobilisation humaine intense en  nombre de participants, en affects, en échanges. Il s’impose d’y lire aussi les expressions et les prolongements des processus politiques sociaux et culturels à l’œuvre au fonds de la société marocaine, et peut-être sous d’autres modalités, dans d’autres sociétés arabes comparables… D’abord, indubitablement, les dimensions populaires de la poésie de Darwish, au-delà de ses contenus proprement politiques renvoient aux processus complexes de formation de l’individualité et en révèlent le degré de maturation dans la région. La poésie de Darwish ne s’adresse pas aux communautés, mais à des « individus » dans leur existence personnelle,  à leurs subjectivités, affections, amours, haines, peurs, angoisses..

    En second lieu, les lectures poétiques publiques, le moment darwishien, renvoient aux processus de formation de la citoyenneté, de leur affirmation ou de leur consolidation relative: la poésie de Darwish s’adresse à des militances affirmées, organisées, ou s’exprimant en termes d’opinion. Elle trouve de forts échos dans une zone grise sans véritable frontières, sans exclusive, qui aurait pu intégrer, si Darwish l’avait souhaité, même des courants intégristes..

    Elle renvoie aussi en troisième lieu à l’espace et au débat publics : les stades, les amphithéâtres, les théâtres, les salles publiques sont des agora où on « délibère » de la chose publique, d’une manière ou d’une autre.. Darwish décantant les paroles de ses poèmes dans des espaces denses en présences humaines atteste de l’élargissement des sphères publiques, même si la poésie permet de dire la liberté absolue a travers une esthétique de la parole rusée, masquée, métaphorique..

    Mais le théâtre Mohamed V fut le seul endroit où Mahmoud Darwish a lu entièrement sa fameuse « jadiriya » dans une salle comble où une partie du public est restée comme les fois passées debout, faute de place, en dehors du théâtre, à écouter religieusement ou passionnément. Ce soir-là, ils étaient des milliers à écouter le poète faire le récit de son aller-retour entre la vie et la mort, son chant ontologique..

    Le pouvoir, parce que pouvoir, pense se situer au centre du monde, dans la perspective heideggérienne de l’expression. Il se pense comme étant par essence le centre de l’Etre, et le détenteur de son sens.

    Au sein du pouvoir, ou chez ceux qui le représentent, ou qui en vivent d’une façon ou d’une autre, ou qui se situent à sa proximité immédiate, ou en connexion avec lui, le monde, et ce qui s’y déploie et s’y meut, ne recèlent de sens que grâce à lui. Le pouvoir se donne donc comme l’ordre du monde. Il est son ordonnateur. Il attribue et distribue les symboles, les statuts, les privilèges et les distinctions. Il ordonnance et affecte les hommes et les femmes, les positions, les postures, les ressources, la politique, l’économie, la religion, les arts et les lettres.. Il essaie de se concilier l’ensemble des genres de la création : la poésie, la prose, la pensée, l’essai, l’analyse, la recherche..

    Cependant, lorsque le poète, l’écrivain, l’artiste, le philosophe se retire dans ses sanctuaires, ou se rebelle, ou entend tout simplement s’émanciper, que peut alors le Pouvoir ?. Face à lui, le Pouvoir découvre ses limites. La poésie, mais aussi les topos comparables dans la production intellectuelle et artistique paraissent des maquis imprenables.

    Il était de notoriété publique, que Darwish avait refusé la proposition de ministre de la Culture au sein  des premiers gouvernements de l’Autorité palestinienne, nouvellement créée alors. Aussi connue est son élection comme membre du Comité Central de l’OLP

    alors même qu’il était absent de la réunion d’Alger en 1978. Le texte de la déclaration de l’Indépendance porte sa marque. Aussitôt élu, il avait immédiatement pensé s’en  retirer, sans bruit, aussi discrètement que possible, comme l’atteste son texte : « Discours d’ avant la démission ». Cette position qui articule dans un rapport particulier avec la politique, en termes du dedans et du dehors, de proximité et de distance, d’implication et de désengagement, constituent la forme de retrait propre au poète, occupé quant à lui par d’autres fronts et d’autres combats, moins saisissables, plus intérieurs. Sa retraite, sa déconnexion est cependant toute de retenue, de pudeur, et pour lui désormais l’essentiel se situe ailleurs…

    Nombre d’intellectuels, en particulier palestiniens, ont exprimé leurs divergences avec Mahmoud Darwish, depuis les années 70. Il s’agit souvent de divergences profondes sur les questions politiques les plus variées : la position sur la nature d’Israël, sur la présence « sioniste » en Palestine, le projet de la résistance palestinienne et de son identité, les attitudes adoptée face aux différentes résolutions internationales, la résolution 181 de partage de la Palestine en 1947, la résolution 242 de 1967, les différents aspects de la reconnaissance d’Israël, l’ attitude face aux puissances internationales depuis l’Union Soviétique, jadis, jusqu’à récemment l’Union Européenne, en plus des questions se rapportant aux régimes arabes, au système palestinien, à la résistance islamique en Palestine..

    Au fur et à mesure que son expérience de la vie et de la mort se densifient, Darwish porte un autre regard sur politique : les obstacles y sont relativisés l’investissement de soi y est moins absolu,…

    Ainsi en mars 1988, au plus fort au plus fort de la première intifada, il publiait le célèbre poème : «Passants parmi les paroles passagères ». Le poème ne passa pas inaperçu chez les Israéliens:

   « Vous qui passez parmi les paroles passagères, portez vos noms et partez

    Vous, qui passez parmi les paroles passagères, vous fournissez l’épée, nous fournissons le sang, vous fournissez l’acier et le feu, nous fournissons la chaire

   Vous qui passez parmi les paroles passagères, entassez vos illusions dans une fosse abandonnée, et partez

    Nous avons ce qui n’est pas à nous : une patrie qui saigne un peuple qui saigne, une patrie utile à l’oubli et au souvenir

   Vous, qui passez parmi les paroles passagères, il est temps que vous partiez, que vous mouriez ou bon vous semble, mais ne mourrez pas parmi nous

   Alors, sortez de notre terre, de notre mer, de notre blé, de notre sel, de notre blessure, de toute chose, sortez des souvenirs de la mémoire

   O vous qui passez parmi les paroles passagères »

    Dans « al jadariya », poème récit, moallaqa, dazi bao, profession de foi affichée à même les murs, manifeste mural, inscriptions publiques, faisceau de graffitis impressionnant, Darwish livre un texte ultime, mais non le dernier. Il y traite de la mort, approchée, vécue de brefs instants, lors de l’ opération chirurgicale qu’il avait subie au cœur. La mort y est définie comme une question existentielle. Y sont recensés les détails de « la descente » vers la mort, les indices du retour à la vie, avec les images devenues conventionnelles dans ce type de situation : une voie sous forme de tunnel, des hommes tout de blanc vêtus.. Le poème est une quête de son âme et de son corps.

    Il est certain qu’à travers cette thématique, et l’ économie générale du poème, on se situe ici au-delà de la politique. Celle-ci est comme transcendée.

    Tout de même, on y relève des traces de l’itinéraire politique propre à Darwish : tous les grands faits qu’il a vécus : exils, Beyrouth, le repli sur Tunis, Paris, le retour inachevé en Palestine après Oslo…

    Nous nous y situons loin de la politique, en dépit de l’émergence de thèmes à forte teneur politique (l’exil, l’existence nomade, la politique du souvenir, la dépossession..), le renvoi à l’opposition entre puissants et faibles, à la force, au combat, au pays comme langue,  à la symbolique de la royauté dans le poème (mulk, mamalik, malik al moulouk..), des repères proprement politiques (peuple, tribut, pays, territoires, armée, geôliers).

    La descente et la sortie du néant dans lesquelles la situation de quasi mort permet au poète de ressentir de l’autonomie par rapport à ces univers.. Le moment privilégié que constitue le voyage de Darwish, dans ce poème monument, au coeur de la mort, là où l’incertitude de mourir recoupe celle de vivre, comme saisie du sens de l’être, se situe, évidemment au-delà de la politique.

    Mais la proximité à la mort, la familiarité avec celle-ci, relativise, les choses  du monde, raisonne le trop d’espérance, ramène les choses à leurs justes proportions. Et l’on comprend alors que  cet éloignement ne plaît guère à beaucoup de ceux qui préfèrent la grandeur de rester attaché modestement à la libération du pays qu’à la grandeur de transcender les causes locales et de se déployer dans l’universel..

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