2007 ou le palais des rêves

Je fais partie de ceux qui ont lu tardivement l’œuvre de l’écrivain albanais  Ismaël Kadaré. Ayant vécu l’engouement du tout littéraire des années quatre-vingt pour l’auteur du « général de l’armée morte », j’en reportais constamment la lecture. J’ai aimé « Le Palais des rêves », l’un de ses écrits majeurs. Je me suis attaché à son œuvre alors même que je suis loin de partager ses vues sur les expériences socialistes d’Europe et d’ailleurs. Dans ce roman, le héros est affecté, au cœur même du pouvoir, à l’intérieur du noyau central du sérail, à un travail de collecte, de classement, et d’analyse  des rêves provenant de l’ensemble du royaume, recueillis depuis les coins les plus reculés du pays, dûment transcrits et consignés par une multitude de services, d’agents officiels, secrets ou publics, de représentants de l’autorité de toute nature.

Les activités du pouvoir, l’exercice de celui-ci, sont décrits comme un va-et-vient incessant par toute sorte de moyens , notamment de communication entre le pouvoir central et les différents sites de réception et de traitement des rêves aux niveaux local, provincial, régional, à travers l’ensemble du pays. En raison de ses qualités et de son travail, mais probablement aussi, en raison de ses attaches familiales -le héros est membre de la famille d’un homme fort du régime- , il est promu au département , hiérarchiquement supérieur ,  chargé  de l’interprétation des rêves. L’auteur relie les agitations de cette administration qui fait du travail sur les  rêves le centre focal de tous ses travaux,  ses mouvements , postures , manœuvres , luttes ,  modus vivendi , compromis entre grands personnages politiques .Toute la logique du récit conduit le lecteur à l’énigme du rêve maître , le rêve des rêves , qui confère tout son sens à la réalité en train de se faire . A la fin du livre, l’histoire se dénoue par une tempête au sommet du pouvoir,  une série d’assassinats et un changement des hommes forts auprès du pouvoir. Ce cataclysme était lisible dans le maître rêve du moment, pour ceux qui avaient la science des rêves. On appelle cela l’onirologie n’est-ce pas ? Mais à  travers ce récit, Ismaël Kadaré ne nous donne pas des clés politiques pour une lecture des rêves, mais il appelle entre autres l’attention sur de vieux aspects de la vieille problématique concernant les rapports entre rêve et politique.

A quelques jours de la fin de 2006, dans un espace qui me semble impérissable du vieil Agdal de Rabat, et que je suis heureux de fréquenter depuis des années, je discutais avec un ami, vieux militant d’AL Adl Wal Ihssane, l’interrogeant sur cette affaire de rêves collectifs et individuels de toute leur militance. Il me répondit avec une assurance sans faille, que des événements inouïs allaient se dérouler incessamment. Il précisait que ce qui allait arriver  allait dépasser le niveau d’événements de type protestations, insurrections, soulèvements, ou de catastrophes naturelles. Des développements de grande portée allaient avoir lieu, qualitatifs, transcendants. J’étais tellement attentif à la conviction, à la foi,  de mon interlocuteur à propos de cette prophétie, que j’ai passé les jours suivants aux aguets de ce qui allait arriver et qui n’arriva finalement pas.

  L’année se terminait sur  le rêve du Cheikh Yassine et de ses adeptes  sans que le rêve se réalisât de quelque manière que ce soit, du moins à ma connaissance. Il n’y eut pas les événements inouïs et considérables annoncés. On peut  même se demander s’il y eut  des événements qui autrement, après analyse,  méritaient d’être relevés  en cette année de  2007. L’année 2007 n’a-t-elle pas  été en fin de compte  une année  politique, économique, sociale  « blanche »? Il serait bien exagéré d’en convenir car outre qu’il s’est agi de la véritable première année de la  nouvelle ère , l’année de sa  normalisation , l’année des Rapports , l’année des élections , du nouveau gouvernement , du projet d’autonomie élargie , l’année des grands travaux , l’année du déploiement des effets de la commémoration du Cinquantenaire , et l’année de bien d’autres choses encore. C’est dire qu’il y eut bien de l’action tout de même.  

1. En 2007, les cauchemars du passé  ont continué à  poursuivre les Marocains, et les legs  des phases précédentes de la vie politique semblent les harceler jusqu’au cœur de leurs citadelles les mieux protégées, aux confins de la mémoire politique , à travers la quête d’une justice pour les violations graves contre les droits de l’homme , et les zones grises du national souverainisme et leurs symboles :les services de renseignements, la gendarmerie, la police, l’armée. . Ainsi que le montre l’affaire  Ben Barka et l’ interpellation par les autorités judiciaires de hauts dignitaires du régime, des pages entières sont loin d’être tournées. Sur ces vieilles obsessions vient se greffer la nouvelle affaire du génocide portée par les adversaires de la thèse marocaine sur le Sahara contre des responsables du pays devant les juridictions espagnoles. Bien que le travail de traitement de la mémoire politique, tel qu’effectué en particulier sur les«  années » dites de «  de plomb » ait été considérable, il semble laisser grandes ouvertes de nombreuses brèches. Il ne semble pas rendre  irréversibles les bonnes intentions démocratiques et droits de l’hommistes affichées par le pouvoir, et ne permettent pas non plus d’éviter des emportements conjoncturels vis-à- vis des oppositionnels de l’heure : médias, islamistes, chômeurs diplômés ou non, handicapés manifestants ou manifestants contre la cherté de la vie, la mal vie ou la mort. 

2.-L’année 2007 est aussi, comme les précédentes, celles des  bilans  où le pays est  estimé, évalué, jaugé, noté, reclassé, déclassé dans le Maître Rapport.  Les données sur lesquelles  se basent les évaluateurs  sont souvent sujettes à caution, ainsi d’ailleurs que les « moyennes » qui leur servent de référence. En témoignent entre autres, les contradictions entre les indications du Haut-commissariat et celles du Premier Ministre, les rapports bien inspirés qui ont alimenté les chroniques politico judiciaires.. Mais pour en revenir au Rapport Maître, le Rapport du Cinquantenaire, à le croire, le Maroc serait à « la croisée des chemins » : la compagne de communication vers l’extérieur à laquelle il donna lieu, l’action quasi -diplomatique qu’il produisit, et que le Ministère des affaires Etrangères ne semble avoir accompagné que de loin, n’a pas  permis  de mesurer l’impact du dit document  sur les diverses questions passées en revue par celui-ci. Le texte apparaît en fin de compte comme l’œuvre  de fonctionnaires corrects, de mandarins (au sens de serviteurs de la bureaucratie céleste d’ Etienne Balazs : « surtout pas de responsabilité » ni politique, ni morale, ni historique), sans ambition notoire, loin de l’univers du «  faire » transformiste. Il paraît plutôt constitué par un ensemble de rapports quasi-techniques ,  ou d’ articles globalement conformistes, le tout ne sortant pas de ce à quoi la gestion administrative et la recherche de type académique nous a déjà habitués jusque-là, accompagné d’un répertoire de ce que le Maroc aurait pu faire. Ne se basant pas sur l’analyse des données, ne procédant pas à l’identification de manière claire des dysfonctionnements, n’élaborant pas de diagnostics fiables, il ne dégage pas et ne permet pas  de dégager  des recommandations « opérationnelles »,  réellement convertibles en actions. Significatifs  ces passages sur la bonne gouvernance par exemple,  qui comme on sait n’a  été à l’ ordre du jour que dans les années 90, mais  que le Maroc, selon le Rapport Maître, aurait dû pratiquer depuis l’indépendance, c’est-à-dire avant terme.

3. Dans la perspective des élections de 2007, une reconfiguration du champs politique a été entreprise à travers la loi sur les partis, les textes sur les élections durant une grande  partie de l’année.

Aux résultats des élections, et après la fièvre communicationnelle qui s’est emparée d’une partie de la société civile qui a tenté en vain d’insuffler son participationnisme conquérant à toutes les espèces qui par la force des choses sont devenues politiquement ou peu, apolitiques,  indifférentes ou désenchantés,  mais certitude largement répandue de  pouvoir susciter la participation, de faire de la mobilisation démocratique , qui ne se limite pas à l’associationnisme  des grandes métropoles . Tout ce qui compte comme opinion publique et qui ne semble pas négligeable,  découvre avec  stupéfaction, mais aussi avec une grande angoisse les limites de l’ agitation communicationnelle disproportionnée par rapport aux réalisations effectives. Il découvre aussi par la même occasion les impasses du participationnisme, en dépit de financements fort conséquents  par toute sorte de promoteurs de la démocratie à l’échelle mondiale.

Mais qui est encore  capable de mobiliser dans le pays ? L’Etat ne peut plus le faire comme avant. Peut-il y avoir mobilisation par les élites  sans l’Etat ? Elites et Etat semblent nourrir également à cet égard maintes illusions quant à leurs  capacités respectives de mobilisation.

Les élections de septembre 2007 ne laissent plus de doute à cet égard : la non participation, à parité  entre l’urbain et le rural, le plus grave étant bien entendu  la non participation du rural. Où donc est passé en effet celui qui était considéré par une bonne partie de la science politique ayant pour objet le Maroc, le fellah,  comme le « défenseur du trône » ? Plus problématique encore : quid de la décision publiquement affichée de ne pas participer prise  par  des douars entiers ? Quid de la volonté déclarée de ne pas voter en bloc par des les groupes primaires au grand complet ?

 Si vraiment le taux des électeurs est cette fois le plus élevé au Sahara, comment lire le fait que les régions les plus protestataires soient finalement les plus participantes ? A consulter les résultats  électoraux sur le site du ministère en charge, jusqu’à aujourd’hui encore non  publiés au Bulletin Officiel, les doutes que suscitent des déficits de  légalité de ce genre semblent impulser les présomptions de tromperies. Certes, rien n’oblige le Ministère de l’Intérieur à les publier dans le Bulletin Officiel, comme l’a rappelé le Tribunal Administratif, mais plus fort que le formalisme des textes et des exégèses, de ce que la lettre de droit permet ou ne permet pas, légalité et  légitimité démocratiques ne le laissent pas forcément entendre ainsi.

4. Au cours du mois de ramadan, la formation du gouvernement a constitué un long feuilleton insipide. Le va-et-vient entre «  méthode démocratique », « désignation souverainiste » et « entrisme technocratique » est en lui-même lourd de perturbations et dénote des convulsions de fond quant aux perspectives de normalisation du régime.

 Grands et petits vizirs, tout droit sortis des récits de mille et une nuits, jadis allocataires quasi souverains de ressources matérielles et symboliques considérables, ont tous fini dans une posture  dépréciée, vidant quasiment les processus de prise de décision de leur teneur, ombres d’instances décisionnelles situées ailleurs. Pique- assiettes, braconniers, barons voleurs ont dérobé ce qu’ils ont pu en compétences effectives

La consolidation islamiste, la stabilité des forces traditionnelles, l’affaiblissement de la gauche institutionnelle, l’impossible percée de la gauche radicale, la montée plus rapide que celle de Forza Italia de Berlusconi au milieu des années 90 d’individus rassemblés de toutes pièces pour constituer une nouvelle « force », et par là même le retour à la case départ où l’on se remet à confectionner de nouveau des « partis administratifs »  nouvelle version, comme on fit en 1984 , après la démission d’un proche du roi ,le nouveau ancien ministre de l’Intérieur , baptisé d’ailleurs  par une partie de la majorité qui s’est également déclarée elle-même tantôt en  opposition , tantôt en soutien critique ,  de «  wafid  jadid » ,  la « nouvelle recrue ».

 En 2002, le système électoral avait été réformé afin de faciliter l’émergence d’une majorité capable de constituer un gouvernement. Mais voici qu’en 2007, le rapport entre élections et formation du gouvernement paraît des plus faibles. La règle inédite dans le contexte marocain de ne pas faire participer au gouvernement ceux que le suffrage des quelques participants a écartés, devait  en principe servir la démocratie, la conforter. Elle s’est transformée en autant d’espaces  de manœuvres permettant davantage à la technocratie d’enfoncer  ses clous. L’informel que l’on croyait cantonné dans l’ économique, à l’œuvre dans l’univers politique, sur ses dents, aux aguets, ne semble avoir d’autres soucis que d’engloutir le peu de formel qui avait réussi à émerger dans cet espace.   

 L’infiltration technocratique s’est élargie depuis. Elle est devenue aujourd’hui hégémonie. On n’en est plus au carré de la dizaine de technocrates dont se vantait s’être entouré le Premier Ministre sortant en 2007,  des éléments   imposés comme représentants  des partis qui ne sont pas  seulement des partis dits administratifs. L’infiltration atteint cette fois, en 2007, en plein cœur l’immunité de la gauche. Celle-ci  est bousculée, renversée, effacée, normalisée.

Le personnel politique gouvernant (faut-il ajouter et aussi opposant), de manière générale les élites, offrent un paysage varié et mélangé, structuré par plusieurs logiques à la fois. La politique balance entre les survivants de la classe politique des années 60, oppositionnelle ou non, d’anciens détenus des années 70 et 80, des geôliers, des permanents de partis et des  membres de bureaux dits politiques, de la progéniture bien née et qui entend jouer du pouvoir, des roturiers de service, sans compter les non élites, artistes, sportifs, entrepreneurs, et les amis des amis. La préservation des noyaux traditionnels de Fès, de Rabat, de Marrakech, n’ exclut pas un relatif élargissement, même si les ajustements de  dernière heure font crier aux amazighs, mais les amazighs institutionnels bien entendu, à l’exclusion des amazighs, une fois de plus.

Tout le monde serait représentatif de quelque chose sans vraiment représenter quoi que ce soit. Les institutions sont de fait vidées  de leur contenu. Visiblement les choses ont du mal à  avancer  en termes d’institutionnalisation.

En fin de parcours, une fois le travail d’affectation dûment achevé, un débat inédit sur les compétences des conseillers du roi a pris place sur la scène publique , le temps de la mise en scène d’un entretien et de quelques articles chétifs de réaction , en cette fin de 2007. Par rapport à la cohérence et à la simplicité du  système mis en place depuis le début des années 60, les références sont désormais hybrides, complexes hétéroclites : régression, justification, petits calculs, logiques contradictoires du clientélisme de type technocrate, et d’un traditionalisme proto-institutionnel. Si les partis nient avoir désigné les membres de l’Exécutif, et si les Conseillers du souverain  ont fait de même, qui les a donc désignés ?

Fait très remarquable : il y avait quelque chose de surréaliste dans cet ultime dimanche de 2007, lorsque, selon la presse de ce jour, un texte du Premier Ministre portant sur les agences territoriales (Nord, Sud, Est..) est purement annulé par un simple communiqué du cabinet royal : il avait pourtant passé l’ensemble des filtres du Secrétariat Général du Gouvernement (le makhzen juridique). Il avait été adopté par le Conseil du gouvernement, puis par le Conseil des Ministres.  L’Etat peut donc se reprendre lorsqu’il constate qu’il fait fausse route. Il le reconnaît et agit en conséquence.   

5. L’année 2007, année d’élections, est l’année de tous les périls pour la mentalité appartchiki.. La compétition qui eut cours au sein du RNI, du PJD, et même du PADS ne relève  pas nécessairement de l’ordre de la crise. C’est évidemment aussi l’année des nouveaux partis et de la continuité de la tradition du «  nomadisme politique » , l’année  où le tribunal administratif donne raison à des scissionnistes contre leurs chefs, l’année de plusieurs scissions, de coups d’Etat contre les chefs en place , de l’interdiction de nouvelles organisations partisanes de type islamiste, de la dissolution du parti amazigh parti jamais fondé et auquel on prend la peine de signifier qu’il ne pourra même  pas être toléré, du retour des Mouvements au Mouvement populaire, mais aussi d’une  unité  encore défaillante de la gauche radicale..

2007 est surtout de ce point de vue là, la crise de l’USFP, quoique l’on ait tendance à expliquer le fait par les résultats électoraux : mais de ce  point de vue là précisément , la  situation n’aurait pas été aussi catastrophique qu’il a souvent été affirmé, la gauche entière atteignant un nombre de voix non réalisé auparavant , quelques dix siéges ayant été perdus non à la suite d’un vote sanction , mais en raison de mauvais choix et de mauvaise gouvernance des candidatures par la direction du parti, des fautes de commandement . La crise qui s’incarnerait dans le fait de démettre le chef (l’affaire El Yazghi et tout ce qui s’en est suivi ), ne serait pour les uns que la continuité de vieux automatismes putschistes bien ancrés dans la culture du parti ; pour d’autres, la horde a fini par tuer le chef ; une autre partie y voit le résultat d’une sorte de guerre civile, faute d’ennemi extérieur ; les moins acrimonieux n’y voient que la fin  du temps des chefs, une sorte de désenchantement du monde.

6. Le  déclin du syndicalisme était manifeste à travers les diverses  expressions du 1er mai de 2007, qui a été loin d’ avoir constitué un événement, comme  il l’était incontestablement il y a encore peu d’années .  Dans un contexte marqué par un léger retour d’influence de l’UMT, un  recul relatif de la CDT, et au-delà d’un semi échec électoral lors des dernières échéances de renouvellement d’une partie  de la seconde chambre, s’affirme le caractère  plus clientéliste que jamais des organisations bureaucratisées, une oligarchisation –mais n’est-ce pas trop dire ? Parler d’oligarchisation, c’est admettre déjà un peu d’institutionnalisation–disons une appropriation personnalisée de l’ensemble de l’action syndicale. Le syndicalisme n’est manifestement  plus au centre du mouvement social, il n’est plus acteur d’aucune protestation. Un processus de   désyndicalisation latente semble à l’oeuvre en dépit de l’activisme des employés étatiques comme ceux des collectivités locales et des fonctionnaires de la justice

7. En 2007, le discours du trône n’a pas comporté de bilan comme cela était l’ habitude depuis presque  toujours, dans la vieille tradition des discours du 3 mars, sortes de discours à la nation avec bilans sectoriels, globaux et les perspectives. Il adressait cependant un avertissement à ceux qui pourraient mettre en doute élections et partis nationaux. Un second discours prononcé au cours du même été  traçait  les nouvelles lignes rouges du régime, mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse de lignes stables, et le  projet de société royal, manifestement toujours en construction.

Il était entendu que se distinguaient temps électoral et temps royal, temps des partis ou du personnel politique gouvernant et temps de l’Etat en action, tendu vers la société, le temps des élites hypothétiques représentant le  peuple  et temps du pouvoir formellement pouvoir d’Etat, ce dernier était perçu comme  le plus pertinent.

Un peu de l’ambiance des anciens 3 mars est revenu en cette saison par la grande porte, comme sont revenus les chantres et les chansons du régime, le cérémonial, le festoiement courtisan, avec aide alimentaire à l’appui pour les indigents du ramadan, les travaux structurants, les démarches paysagistes, les politiques publiques du design, la réfection des trottoirs, la maintenance des voieries, l’adduction de l’eau, les creusements de puits, et l’impérissable attentisme du personnel politique..

8. Après tout, s’occuper de soi, n’est pas une si mauvaise chose, avant toute autre considération, le pays d’abord.  Qui peut se déclarer contre ? Par ailleurs, la vieille formule de Machiavel «  et toujours les affaires du dedans seront réglées lorsque celles du dehors le sont » est restée, dans la science politique universelle, jusqu’au bout équivoque. Qui détermine l’autre, le dedans ou le dehors ?

Et de fait, il n’y eût pas de visite d’Etat notoire à l’étranger : certes le Maroc n’a pas été le seul  à ne pas être représenté à Beyrouth au niveau des chefs d’Etat, ainsi qu’à  Annapolis.. D’ailleurs, la diplomatie n’est pas une affaire de « visites » à l’étranger. Cependant il se constate bien un recroquevillement du pays en dépit d’une gestion généraliste des relations arabes. Le retour de chaleur dans les relations avec l’Arabie Saoudite ne suffit pas pour reproduire les générosités du mécénat saoudien, en ces temps où le prix du pétrole est à plus de 90$ le baril.

 Le cercle traditionnel des alliances avec  les pays africains (Sénégal, Côte d’Ivoire,  Guinée)..est plus instable qu’il ne paraît. 2007 s’est achevée d’ailleurs  sur une  crise  bien curieuse avec le Sénégal, un allié   considéré pourtant, jusque là comme indéfectible. Les problèmes classiques suscités par une diplomatie trop  mêlée de patriotisme resurgissent –ils une fois de plus? Cela même serait trop beau à relever : le vieux nationalisme marocain des années cinquante, soixante et ses suites générationnelles n’est-il plus qu’un amas de résidus de souvenirs de moins en moins significatifs ? Ou bien les temps ayant changé, il s’agirait de nouvelles impulsions, une nouvelle configuration des intérêts qui fait réagir ?

 Concernant le Sahara, le projet d’autonomie a fait bien du chemin en termes d’offensive encore une fois plus communicationnelle que de fonds, alors qu’un débat global sur la régionalisation fait toujours défaut. Et en dépit d’un début de négociations, les perspectives de règlement, voire de stabilisation, sont loin d’être claires. Dans le même temps, le dernier  congrès du Polisario, montre celui-ci  en crise, tourmenté  par la proposition marocaine d’autonomie élargie. Les Marocains sont comme condamnés à traîner ce lourd fardeau non seulement parce qu’ils n’ont pas le choix (résidus de nationalisme, logiques internes, évaluations géo- stratégiques,..obligent), mais aussi parce qu’il il n’existe pas d’alternative non plus. Non seulement nous avons des problèmes avec nous-mêmes, mais nous n’avons même pas en face de nous  des adversaires qui nous permettent ou nous forcent à nous dépasser.

L’Algérie continue de réarmer, s’empêtrant une fois de plus dans des impasses politiques, économiques, sociales liées à ses dérives des dernières décennies  et préparant la reproduction des conditions des échecs passés. Et s’il s’avère vrai que l’Algérie cherche aujourd’hui à déstabiliser la Mauritanie, comme le suggèrent bon nombre d’observateurs et non des moindres, personne n’est sorti de l’auberge.

Le projet du Grand Maghreb quant à lui connaît une bien curieuse trajectoire en cette année : des accords économiques sont scellés, on pourrait presque dire en série, la Banque centrale prévue de longue date avec un siége à Tunis a été remise à l’ordre du jour  , les accords d’Agadir ont été réactivés du moins en déclarations de bonnes intentions, on soupçonne un peu de  coordination sécuritaire entre les trois pays mis à mal par la menace terroriste, mais tout se réduit à un  effort somme toute technicien,  formel , susceptible d’être annulé, du moins  tant que la politique ne l’investit pas.

 L’épisode conflictuel dans le contexte des relations maroco –espagnoles, après la visite du roi d’ Espagne à Ceuta et Melilla, constitue un événement aussi lourd de sens que l’excursion espagnole sur l’île de Perjil ,il participe d’un état d’esprit qui au Nord est peu sensible à ce qui nous reste encore comme émotions nationalistes , bien qu’ il semble s’inscrire à contre-courant de l’état des relations entre les deux pays comme en témoignent nombre d’indicateurs : quantité et qualité des visites de part et d’autre, multiplicité des accords, augmentation des investissements dans l’ immobilier, tourisme, assainissement, off-shore,  nouvelles technologies.. Que les Espagnols  se considèrent cependant comme arbitrairement éliminés du domaine du transport après l’affectation du marché du TGV aux entreprises françaises à la suite de la visite du chef de l’Etat français  en novembre 2007 n’est pas un motif convaincant.

L’Espagne occupe aujourd’hui une place telle qu’ elle voudrait rivaliser avec la France. La visite de Sarkozy (ses entretiens avec le souverain, l’importance de la délégation qui l’a accompagné, la taille numérique et qualitative des transactions qui en a résulté, etc..)  relève de la logique d’une démarche de renforcement de la place de la France dans le Maroc d’aujourd’hui. Ainsi donc  2007 marque de  nouveau une lutte d’influence des anciennes puissances coloniales. Retour des anciens sous des habits neufs. Postcolonie à suivre.

9. En plus de la tourmente suscitée par les attentats du 11/3 et du 14/4 de 2007,  et leur lot de victimes , de détentions , le fait notable de cette période est constitué par le ralliement d’une fraction importante du F.I.S, sous l’ égide d’ Abdelwadoud à l’organisation d’Al Qaeda :les attaques contre le  Conseil Constitutionnel, le siége de l’ONU, le palais présidentiel, en plus de places militaires), 2007 a montré  l’importance du Maghreb (Tunisie, Algérie,Maroc,Mauritanie,..) dans la stratégie du réseau Al Qaeda . La montée dans les statistiques moyen-orientales des kamikazes maghrébins en général et marocaines en particulier constitue un autre indice.  Des Marocains auraient été reconnus sur les images disponibles de la succursale maghrébine d’Al Qaeda. Hors l’Irak où l’organisation a semblé en difficulté au cours des derniers mois de l’année, le Maghreb semble plus impliqué que  le Machrek par la guerre au terrorisme et est devenu un champ de bataille important. A cette nouvelle importance du Maghreb, il faut ajouter  ce qui se passe à sa proximité immédiate au sud, au Sahel.

 Abdelwadoud, symbole de l’unique Maghreb en train de se faire réellement en 2007 ?

10. En 2007, les traits d’un autre Maroc s’affirment, avec moins de pudeur ou d’ hypocrisie que par le passé. D’une part ,  on ne peut pas ne pas remarquer une radicalisation  sensible des sentiments religieux, et donc des mosquées  plus pleines que jamais, souvent quelques  rangées de fidèles s’alignent en bon ordre à l’ extérieur de leurs enceintes, les pèlerins à la Mecque se comptent par centaines de milliers en toute saison de l’année,  maints signes attestent d’une religiosité rampante, conquérante (habits , comportements , spectacles )..Bien sûr, tous les musulmans ne sont pas des islamistes, tous les islamistes ne sont pas des radicaux, et tous les radicaux n’ont pas fait voeu de violence politique. Mais c’est un fait que où que l’on tourne la tête, la religion est présente. D’autre part, nous sommes assaillis par une libération effrénée des moeurs : de la prostitution à revendre , de la pédophilie, de l’homosexualité de toute nature, , primaire , esthétique ou de classe  , du tourisme sexuel , de l’export de femmes baptisées pour l’occasion « artistes », de la traite des femmes , de la pornographie ,des réseaux d’intermédiations nationaux et transnationaux , alcoolisme , drogues dures et drogues douces , blanchiment , contrebandes , corruption , violences, crimes , scandales à la chaîne ( prostitution et corruption articulés sur les pouvoirs centraux et  leurs réseaux locaux  ..Affaire  dite de la « Chinoise », affaire de la fille du Procureur des grands complots des années 60 et 70. Cette liste n’est pas exhaustive.)

11. Que l’immobilier soit si central dans l’économie marocaine serait une fois de plus la meilleure preuve de la prédominance de l’informel. Le tissu économique national serait faible, la toile constituée par les PME-PMI, incapable de concurrence, est marquée par une prédominance de l’économie familiale. Le fait a été relevé depuis longtemps et ne semble pas encore avoir été dépassé.  Est-ce d’ailleurs la raison qui explique la difficulté de le réformer ? Les indicateurs du développement sont toujours  liés à la sécheresse .Que dire d’une économie marquée par le prix du baril de pétrole à 90 $, en l’absence de toute soupape de secours, comme jadis, de l’Arabie, des Emirats, de l’Irak de Saddam, alors que notre voisin stratégique engrange pour plus de 6 milliards de $, et semble incapable d’en faire bon usage , se réarme (entre autres ) à outrance.

L’obsession de la  réforme de  la caisse de compensation est bien étrange comme si elle déterminait tout, alors qu’elle ne constitue qu’une   des parties visibles de l’iceberg, et cette fixation est révélatrice du véritable sens des politiques sociales dans les représentations dominantes, non point espaces de gestion ou de réalisation, mais seulement un lieu d’appoint..

En cette fin de  2007 on peut se demander si l’audit en cours de l’OCP  n’annonçait pas un passage historique à un statut mixte : nombreux sont ceux qui y flairent une préparation à la privatisation. Autrement que resterait-t-il à privatiser ? La Banque Populaire ? Quel sens recèlerait aussi la marche tentaculaire de l’acteur économique déjà monstrueux que constitue la CDG ? Non moins problématique est la taille des grands groupes financiers, outre celle de l’ ONA et sa constellation. Comment expliquer que la bourse elle-même semble avoir gagné en impact,  de nouveaux clients, et vit une véritable révolution ? De quoi cela est-il significatif ? Qui sont les nouveaux hommes d’affaire de la nouvelle ère ? Faut-il voir dans l’ajournement du dernier dimanche de 2007 le réveil du lobby immobilier ? Pourquoi l’actuel ministre des Finances a –t-il si fortement travaillé à  obtenir une baisse de 5% de l’impôt sur les bénéfices  et a réussi à faire  un cadeau de centaines de milliards à une grande partie du patronat, justifiant ce geste par la nécessité d’encourager la constitution de patrimoines décisifs pour la croissance de l’économie du pays ? Que signifie le pouvoir économique aujourd’ hui, en particulier par rapport au pouvoir politique ? Comment lire les agitations fort sensibles de cette année dans le monde de l’économie ? Les lobbies économiques sont-ils devenus les seuls acteurs qui comptent ?

12. L’année 2007 est considérée comme celle des grands projets : ports, autoroutes, aménagements de vastes zones, ponts géants… Le démarche la mieux appropriée sur le plan économique serait selon la philosophie qui les sous-tend, d’ attirer des investissements, de travailler à mettre en place une économie dont les acteurs seraient à même de rivaliser avec des acteurs « étrangers » d’envergure. Peu importe que l’économie soit pour l’essentiel  extravertie. Tout est permis pour cela. Et l’exonération fiscale dont bénéficie par exemple aujourd’hui la ville de Tanger n’aurait d’autres raisons que de conforter la vocation  internationale de la ville. L’idée derrière est de construire des plateformes logistiques afin d’ attirer des investissements déterminants, ce qui  intéresse le plus les éventuels investisseurs  étant avant  tout  l’offre de logistiques..

 Mais outre qu’une telle démarche exige en amont une base économique réelle, quelle vie pour ces grands projets dans un contexte de difficultés  sociales, marqué par les problèmes quantitatifs et qualitatifs de l’éducation, l’étendue de l’ analphabétisme, les défaillances de la santé, les problèmes de l’habitat, le chômage, la pauvreté, la vulnérabilité ? La possibilité d’une interaction paraît faible et il y a un décalage à la marge de l’économie, globalement encore système de rente. Ceux qui ont réussi ont davantage développé la recherche /développement. Un tel succès suppose un niveau social élevé. Les grands travaux n’ont de chance d’avoir un impact que si un flux économique les justifie. La reproduction de Dubaï  avec ses options est difficile car on ne dispose pas de la même puissance financière .Les grands travaux  ne peuvent garantir à eux seuls un développement. Ils ne l’ont pas réellement fait par le passé dans des pays où cela pouvait être fait à une échelle plus vaste,  surtout lorsque l’on sait que le tissu économique national est faible.

Dans le concept et la pratique des grands travaux structurants, il est un problème évident de surdimensionnement. Serait-ce une caractéristique du sous-développé de ne pouvoir faire autre chose dans le domaine des infrastructures que de s’adonner au  colossal ? « Small is beautifull ». Le problème dépasse évidemment celui de l’inadéquation entre  demande sociale et offre publique.

13. Le projet de Tanger expo 2012, qui nous a aussi agité en cette année 2007, véhiculait d’autres rêves. Il exprimait les défis, les défaillances, les pulsions saisonnières d’un Maroc qui parfois, de maniére irrationnelle, entend occulter ses réalités profondes.

Attirer des délégations  sur des plages , avec ou sans chameaux , sous le soleil ,  vues exotiques  sur des  palais surréalistes,  bungalows de luxe , et on croit la partie gagnée , en oubliant qu’il y aura  enquête , des commissions techniques, en fermant les yeux sur le véritable état de la ville , les diagnostics, le constat de l’étendue des bidonvilles , le défaut de latrines publiques , les services sociaux déficitaires, les problèmes des hôpitaux, les  espaces verts plus bricolés qu’aménagés, la non implication de la population , aux côtés des notables locaux de toutes catégories. L’activisme trop officiel  des maires, des walis, des élus, leurs familles, ne peut cacher leur frilosité,  leur démarche  craintive, leur absence de conviction..

A travers le mirage de Tanger expo 2012 l’histoire de la candidature au Mondial se reproduit indéfiniment. Une campagne est menée sans bases réelles, alors que  la ville rivale, sûre de ses atouts,  ville de sciences et de technologies,  ville presque virtuelle et dont les atouts ne sont pas seulement dessinés sur des maquettes, de telles batailles ne se mènent pas seulement à coups de spots, de grandes affiches. Nous sommes les seuls à même d’en être les dupes.

On tient l’essentiel de ces comportements  de notre  narcissisme national , legs néfaste du vieux nationalisme marocain des années 50 du siècle dernier, mais de plus en plus lointain, d’un certain populisme commun aux fins de matchs de l’équipe nationale, expression des mots d’ordre véhiculés ces derniers temps dans toutes les langues et les dialectes du pays, sur toutes les musiques ,hip hop , rap … des slogans  purs produits du marketing politique que certains qualifient de makhzenien tels que : « Touche pas à mon pays », « Etre marocain est un privilège », «  Les Marocains sont des lions », « Le projet démocratique moderniste à l’œuvre. »..

14. L’année 2007 a-t-elle été l’année de l’échec annoncé de l’INDH ? A l’origine, saluée avec bienveillance comme une démarche prometteuse, l’initiative s’était verbalement entourée de toutes les précautions méthodologiques et praxéologiques qui devaient garantir son succès.  Conçue au départ comme une politique qui devait porter ses fruits dans les trois années à venir, aujourd’hui, en l’an trois de son lancement, les perspectives ne sont pas claires et la philosophie de départ a été de fait abandonnée. Ainsi de  programme spécial, l’INDH s’est transformée en  politique permanente.

Le projet de développement technocratiquement baptisé d’ « humain » était-il soluble dans la réalité marocaine ? L’ idée de base était d’aider les acteurs à développer des projets de territoire. Celui-ci, en théorie,  nécessite un centre de décision, ce qui ne saurait se faire avec les walis ou les gouverneurs, qui n’ont pu jouer ce rôle, et  sont devenus eux- mêmes acteurs du fait de la pesanteur de la culture politique centripète, donc parties prenantes.. Au niveau du territoire, le jeu d’acteurs nécessitait  l’amélioration de l’environnement, une tâche  que ne peuvent assurer les autorités,  ni le wali,  ni le gouverneur , en particulier lorsque se pose la question de l’arbitrage entre les territoires concernés– l’INDH n’ayant pas visé  l’ensemble des territoires mais des localités précises– , l’instance qui devait relever ce défi , et effectuer le travail de régulation , de redistribution , a fait défaut dés le départ..

On parle actuellement de 12 000 projets en cours de réalisation, le manque d’innovation au niveau de l’ingénierie sociale est toujours patent, les problèmes de gestion, de formation, d’implantation se posent toujours presque dans les mêmes termes qu’au départ.

Au départ, l’idée telle que présentée par le roi à travers un discours officiel était de s’en remettre aux communes et localités..Il est de plus en plus question de créer une agence. Dans ce cas  le rôle de la politique est appelé à  devenir une fois de plus secondaire. Comme à d’autres niveaux, les dimensions politiques sont remises en cause. Il est significatif que des organisations internationales ou des partenaires du pays comme l’Union Européenne,  exigent l’approbation des projets par les collectivités locales, c’est-à-dire une approbation politique. L’approche participative prônée  n’ayant pas été adoptée, les acteurs impliqués sont peu ou pas impliqués. La mécanique INDH a par ailleurs creusé l’écart entre deux sociétés civiles, l’une officielle, dirigée par l’Etat et l’autre, à laquelle vont les subventions, mais une partie particulièrement active de la société civile ne veut plus s’ impliquer. Comme elle voit qu’il n’y a pas de répondant, elle s’abstient et marque un net recul par rapport à la démarche.

Aussi tous les services extérieurs n’ont pas de sentiment d’appropriation, et le projet, toujours à l’état de projet après trois ans de mise en œuvre, est présenté comme une nouvelle « chose» du Ministère de l’intérieur, son monopole. Celui- ci veut manifestement tout faire .La seule logique qui peut le justifier est le  sécuritaire. Un responsable a  réuni avant la fin de l’année 2007 les responsables des affaires sociales pour leur signifier qu’il s’appuyait sur deux piliers dans son action : d’une part les services de sécurité et d’autre part l’Indh..

En 2007, la Banque Mondiale,  divine providence des élites politiques en piste, s’attendait à sinon à des miracles, du moins à des résultats probants. Sa mission sur le terrain vient de lui révéler les grandes limites de l’entreprise .Le temps où l’échec ( d’étape ?) ne pourra pas être caché ne semble pas  loin.

15.  En 2007, après les élections, et à la suite de l’ insurrection populaire de la ville de Sefrou, une image surprenante, a fait tâche d’huile á travers les médias, reprise par plusieurs journaux, télévisions et des sites Internet et la rue « politique » : le  MI  apparaît dans une  réunion en tête à tête avec la gauche radicale, alors que celle-ci sortait  battue  des élections avec des résultats considérés comme désastreux. La gauche s’est articulée sur la résistance contre les difficultés matérielles et morales de la vie quotidienne, en se centrant sur les dimensions sociales de la vie publique (cherté de la vie, habitat, équipements sociaux, emploi..)  . Elle a pu  mobiliser avec une constance remarquable des parties considérables de la population dans ce sens. Si elle apparaît fréquemment au centre de ce type d’événements de luttes sociales, elle paraît en même temps incapable de le  traduire politiquement.  L’explosion de la rue à Sefrou, de la manière dont elle eût lieu, c’est-à-dire comme événement travaillé, pris en charge, non spontanée, nourrit une peur toujours forte. Le soulèvement ne semble pas dû au hasard, le rôle  organique qu’ y a joué la Coordination est comparable à celui joué par la CDT par le passé lors des émeutes, insurrections, révoltes, mouvements sociaux des années 70, 80, 90.. On y retrouve les caractéristiques classiques des mouvements sociaux urbains que le Maroc a connu depuis les soulèvements de 1965, 1979, 1981, 1984, 1990, etc.. avec cependant en plus le rôle particulier et inédit  joué par les femmes de la ville.

Les révoltes , les soulèvements , les insurrections, les mouvements de colère n’ont pas manqué au cours des derniers temps , et en particulier au cours de 2007 : citons les manifestations  de Ksar El Kébir, manifestations confuses et ambiguës mais qui ont incité l’Etat á intervenir ; la caravane formée par une partie de la population qui dans la région de Bouarfa  s’estimant complètement délaissée ( problèmes de subsistance , d’eau, d’absence totale de l’Etat..) , et après avoir boycotté les élections a fait mouvement vers l’Algérie , demandant sa prise en charge politique par celle-ci  rejetant les cartes nationales d’identité marocaine , avant d’être refoulée par les Algériens et présentée à la justice du pays.

 Les protestations de 2007 se rapportent davantage au vécu, au quotidien comme ce fut le cas aussi á Khenifra. Elles ressemblent en fin de compte aux  vagues de protestations contre la cherté de la vie qu’ont connus la Jordanie, l’Egypte, la Tunisie, la Mauritanie, le Yémen et que l’on explique comme liés aux effets de la mondialisation, alors qu’à l’inverse. Le déclin des manifestations de solidarité arabe est sensible.

Remarquable fut l’opposition à la loi sur le transport : pour la première fois les transporteurs, suivis par la société de manière générale avait fortement réagi, contrecarrant la mise en œuvre d’un texte qui réglementait la circulation routière. La protestation des camionneurs a empêché l’adoption de la loi.

 Depuis nombre d’analystes en se basant sur le précédent de Sefrou en particulier font de ce type de révoltes, le modèle de changement alternatif plausible dans le contexte marocain. Mais le champs social marocain, trop compartimenté, trop fragmenté, parcouru par trop de logiques, divergentes, différentes, voire contradictoires, n’est pas loin de pouvoir favoriser l’idée d’une extension ou d’une contagion. Les perspectives de changements liées á de grands soirs d’explosions sociales relèvent bien de rêves de substitution.

16. Les pouvoirs en place ne semblent pas pouvoir relever les défis de vie ou de survie,  de dignité, ni de pouvoir répondre aux besoins matériels et moraux des Marocains..  La lettre et l’esprit du projet  gouvernemental à l’œuvre aujourd’hui  ne paraissent pas à même de le faire. Dans le contexte actuel de crise des organisations politiques, nulle force politique, nul syndicat, nul mouvement social, ne semble à même de prendre en charge le pari. Dans le contexte de crise de puissance à l’échelle internationale ,les conditionnalités à la Carter ou à la Mitterrand, des institutions financières internationales, des Etats-Unis, de l’Union Européenne, ont lâché prise, et ne permettent plus de  faire pression efficace sur les acteurs.

                                       Abdallah Saaf, Grenade, Janvier  2008.

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