Les Marocains et Gaza

La présente réflexion ne peut être reçue comme de simples impressions, ou les éléments d’une méditation, mais davantage comme le résultat d’un travail d’observation de faits, d’écoute de témoignages de personnes concernées.   

  1. Une remobilisation politique de la société marocaine.

Les Marocains sont restés  préoccupés depuis au moins les élections législatives de 2007, mais le phénomène remonte à plus loin, par le constat de l’importance du taux de non participation, sous des formes variées, aux échéances électorales.  La défiance vis-à-vis de la politique, l’ indifférence relative à l’égard de la classe politique, de son univers et de ses activités, semblait s’accentuer à chaque occasion davantage. Au cœur de la société, le continent apolitisme gagnait du terrain comme irrésistiblement.

La guerre folle contre Gaza est venue démontrer qu’il pouvait s’agir d’une apparence trompeuse. La réaction des Marocains à chaque jour de la sale guerre israélienne n’était pas seulement affective, sentimentale, passionnelle, sous l’effet d’images insupportables, transmises heure par heure, attaque après attaque grâce à une présence inédite des médias.

Alors que le massacre se perpétrait à Gaza, au Maroc, il pleuvait et faisait gris. Au moment même où étaient transmis en direct, et en continu, les bombardements israéliens sur Gaza, le gris du ciel marocain se prolongeait à travers les nuées de phosphore, mêlées aux tâches noires de fumée. Pleuvaient sans cesse les informations de toute nature, heure par heure, notamment sur le nombre d’ enfants morts, de femmes tuées, de familles entières décimées, les figures du communautarisme anéanties..

La réaction était aussi profondément politique par ses contenus discursifs et symboliques, ses mots d’ordre, sa diffusion continue, persistante à travers l’ensemble du pays. Elle ne s’est pas réduite à des manifestations et des marches dans quelques villes et quelques douars, mais exprimé  comme une lame de fonds, mobilisant depuis les entrailles, par le bas, les collégiens, étudiants, femmes, du mouvement social, des sensibilités politiques, depuis les plus radicales jusqu’aux plus institutionnelles. Dans de nombreux endroits du pays, des militants amazighs présentés souvent comme hostiles à l’arabité ont à maints endroits du pays réclamé leur attachement épidermique à la cause arabe. Dans le paysage politique qui a prévalu, s’équilibraient les forces politiques de gauche et de droite, islamistes radicaux, institutionnels et courants laïcs, les oppositions de toutes couleurs et les représentants de la majorité.. Un air de liberté émergeait du cœur de cette mobilisation unanime certes, mais où apparaissait aussi la difficulté pour toute composante, islamiste ou non, d’exercer une hégémonie sur une société bien vivante.

Certes, l’apogée de cette attitude éminemment politique fut la manifestation du 4 janvier 2009 à Rabat, l’une des plus imposantes dans le monde arabe, bien que d’envergure moyenne comparée aux précédentes organisées au Maroc sur le même objet.. Mais l’implication des Marocains s’est exprimée de mille manières, sur la voie publique, au quotidien, chez eux, en eux..

Retour de la politique ? Non, montée depuis les tréfonds d’une politisation qui ne cherchait qu’une occasion appropriée pour s’exprimer.

   2. Mass Media : un champ fermé en continu. 

Les Marocains étaient dedans. La chose est malgré toutes les apparences inédite. Une caméra ratissant tout de bout en bout l’espace gazaoui comme si rien de ce qui se faisait à Gaza ne pouvait lui échapper. Aux aguets, la camera ramassait systématiquement tout sur son passage. Ce ne sont pas cette fois les immensités irakiennes, ou les hauteurs, les vallées, les ravins et les escarpements afghans, mais un coin de plat pays, une bande territoriale, apparemment maîtrisable, entièrement encadrée par les caméras d’Al Jazeera, avec une fenêtre permanente, en gros plan,  sur les atrocités de la sale guerre, les passant et les repassant sans répit, en particulier les images d’ enfants tués, ensanglantés, hébétés. Des images peu courantes  nous assaillaient d’heure en heure. Se succèdent les séquences de sang frais coulant sur les traits fins et beaux de certaines jeunes mères essayant de sauver ce qu’elles peuvent sauver de leur marmaille. Vues sur une enfance impitoyablement malmenée,   et partculiérement odieuses.

 Les scènes de chiites s’autoflagelant et celles de protestataires  contre les massacres d’animaux pour s’emparer de leurs fourrures (les manifestants portaient autour de leurs corps des fourrures, de partout tâchés de sang), avaient préparé à ce cinéma d’une horreur indicible.

Pourquoi ces images sont-elles plus intenses parce que sur les repères sanglants que furent par exemple les massacres de Deir Yassine nous ne disposons que de quelques rares photos.

Quant à Sabra et Chatila, nous ne disposâmes, après coup, que de photos, images, enquêtes, films, mais aussi, il est vrai, du témoignage impérissable de Jean Genêt..

Par la suite, les images de massacres sont ponctuelles, représailles voulues ou revêtant la forme de bavures ou de prétendues telles.. A Jenine, la caméra, plan moyen, ne se rapprochait pas et le pouvoir médiatique n’était pas aussi puissamment installé. A QanaI, au milieu d’une polémique humanitaire trop diplomatique, encore timide, l’autre massacre s’est caché derrière l’argument de l’accident. On se souvient encore des scandaleuses apparitions de Pérès, ministre de la guerre pour justifier l’injustifiable..A QanaII, dans le contexte du vaste travail de destruction massive de  2006, au Liban, l’ambiguïté cultivée entre le coup calculé, l’accident, et la faute à l’ennemi qui se cache dans la population civile..

Ce qu’il y a de nouveau, ici, dans le cas de Gaza, c’est que l’on rende compte de crimes au moment même où ils se déroulent, couvrir le quasi génocide en train de se commettre, dans une ambiance d’intensité de la raison médiatique.

Dans cette mer médiatique qui brassait toute la guerre, intensément, la solitude des gens de Gaza est indépassable: ils savaient que beaucoup se solidarisaient avec eux partout dans le monde, mais beaucoup justifiaient la sanction collective dont ils furent l’objet en représailles aux attaques terroristes. Etrange l’explication tranquille de cet écrivain israélien qui théorise les frappes de son Etat.  

Evidemment ce dont n’ont pas rendu compte les médias, et ne pouvaient pas le faire est partout.. La photographie ne saisit pas les mouches, ni l’odeur blanche et épaisse de la mort. Elle ne dit pas non plus les sauts qu’il faut faire quand on va d’un cadavre à l’autre.. Sabra et Chatila était un film muet. Al Jazeera ici, dans le cas de Gaza, rapporte images et sons, instantanément. Quelle différence ?

Les morts arabes des dernières guerres: « .. L’absence de vie dans ce corps équivaut à une absence totale du corps ou plutôt à son recul ininterrompu. Même si on s’en approche, croit-on, on ne le touchera jamais. Cela si on le contemple. Mais un geste fait en sa direction qu’on se baisse prés de lui, qu’on déplace un bras, un doigt, il est soudain très présent, très amical. Comment prendre mieux conscience du 1300 et quelques qui sont morts. La disposition des corps peut-être lue.. ».

A Sabra et Chatila, Jean Genêt décrivait des fedayin à peine sortis de l’adolescence. A Gaza, il s’agit désormais de quadragénaires et de quinquagénaires barbus.. Les jeunes de jadis ont évolué depuis.. ?

Il me semble que les services de santé du Hamas ont atténué les images de l’horreur. Ils sont présents, leur présence est illusoire. Ils venaient ramasser les cadavres et les blessés. Une utilité sommaire.

Pas de doute sur les accords explicites tacites pour disposer les caméras ici ou là, là plutôt qu’ailleurs. En plus des pactes déontologiques de ne pas dévoiler les tactiques des adversaires. Les mass médias présentent aussi cette dimension d’agents doubles potentiels. On suppose que tous ces accords ne se font pas au détriment de l’objectivité souhaitée des médias.

Le tout est capté par une camera inexorablement au travail. Jamais une telle masse de violence crue, de volonté de donner la mort et de détruire, n’a été aussi intégralement, aussi intensément retransmis à l’opinion publique au Maroc en direct, avec ses contenus physiques, existentiels, symboliques. Du Polanski en vrai. Une déprime immense enveloppait les gens rencontrés dans les rues de Rabat ou de Casablanca après des heures passées à voir les informations sur les atrocités israéliennes. On se sentait submergés par ce trop de puissance. On voudrait arrêter ce film mais dans le même temps on n’arrive pas à s’en détacher. Une révolte sourde envahit les regards et les coeurs.

Quant à moi, je sentais la société marocaine  trembler de ses tréfonds.

Néanmoins les grandes chaînes arabes comme Al Jazeera, Al Arabiya présente cette autre face d’être un système d’information d’un système politique, une politique, un phénomène global, et devant rendre compte de la résistance..

Dans ces conditions, l’argumentaire israélien ne pouvait être qu’inaudible, notamment concernant les projectiles rudimentaires, bricolés avec les moyens de bord, inefficaces de la résistance islamique palestinienne, et appelés pompeusement « fusées ». Grande est la disproportion des moyens, au regard du travail systématique d’éradication, d’élimination, d’anéantissement soigneusement entrepris par Israël. Inaudible également l’argument selon lequel depuis l’holocauste, le peuple juif devait être surprotégé, tout se permettre, y compris la possibilité de faire subir au peuple palestinien un « holocauste » .

La perception qui avait prévalu en 2006 lors de la guerre contre le Liban d’une haine incommensurable vouée par Israël aux peuples de la région se vérifie une fois encore aux yeux des gens à travers cette démultiplication à l’infini de la violence et de la cruauté. Les gens ne pensent pas qu’il s’agit d’une guerre, mais un usage effréné de gadgets meurtriers. «  Ils se cachent derrière leurs machines pour tuer des innocents », disent quelques interviewés.

Le dernier lundi de janvier, à Paris, j’ai entendu un Israélien dire qu’il comprenait l’émotion suscitée, mais qu’il y eut par le passé des situations pire. Cependant tout se serait tassé plus tard.

Ce pari sur l’amnésie stupéfait. La résilience des personnes âgées de Gaza reste  impressionnante. Ils rappellent qu’ils en ont vu de toutes les couleurs depuis 1948. Ils rappellent Deir Yassine, Sabra et Chatila immortalisées par Jean Genet, les massacres de Qana.

Le « surtout ne pas oublier » reste vivace. Mais je demeure convaincu que tout cela ne peut pas ne pas avoir de suite, comme par le passé, lorsque de précédents massacres ont donné naissance à toutes les formes de radicalisme. Quelles formes prendront-elles cette fois au jour du paiement au comptant ?

  3. Géopolitique spontanée 

Dans le contexte dominant de l’impuissance, la perception marocaine,  met en relief un bloc hostile au monde arabe : les Etats-Unis et leurs alliés, dont Israël.

 La position tchèque trahit en toile de fonds un alignement sur celle d’Israël, sur fond conjoncturel et stratégique de renforcement des relations d’ Israël avec l’Europe, sur un fonds plus général d’une alliance occidentale. L’opinion publique est encore peu au fait de l’ accord sur le statut avancé d’Israël. Le secret qui l’entoure encore atteste ‘une complicité profonde avec les Israéliens. Le discours de la conditionnalité concernant droits de l’homme et démocratie ne serait valable que du côté des entités du Sud. Le rapport des Israéliens face au respect des droits de l’homme et la démocratie des Palestiniens ne compte pas. Le tir est rapidement corrigé et mis sur le compte d’une confusion par la présidence tchèque de sa politique internationale, proprement tchèque, avec le profil de la politique européenne.

La démarche de Sarkozy était-elle plus européenne ? La France intervenait-elle bien à ce titre ? L’implication d’autres responsables européens peut inciter à reconnaître à cette démarche un caractère au moins partiellement européen. Peu importe que Sarkozy ait expliqué que le Hamas portait une lourde responsabilité dans cette guerre en rompant la trêve. Cela est d’ailleurs une contre-vérité. L’opinion publique prend acte des inclinations et partis pris pro-israéliennes. Elle avait déjà reçu le passage inexpliqué du Hamas dans la liste des organisations terroristes. Ceci est relevé sans pour autant pousser à forcer l’attaque contre ce parti pris, sans se livrer à une campagne contre les préoccupations européennes en faveur de la sécurité  d’Israël au moment où celui-ci procédait à un massacre méthodique sur la bande de Gaza.

Aux yeux des Marocains, cette médiation européenne, fort ambiguë, peu visible, articulée sur l’initiative égyptienne, présentait tout de même l’avantage de paraître comme la seule initiative de médiation. La solitude désespérante des combattants du Hamas incitait malgré tout à la ménager.

L’Europe semblait jadis en quête d’une posture plus équitable. Ces temps-là sont bien loin aujourd’ hui. L’impression qui prévaut est celle d’une régression. Annapolis n’a rien fait pour atténuer cette donnée. Ce sentiment ne paraît plus évident aujourd’hui. L’Europe ne se distingue plus dans ses positions vis-à-vis de la région que faiblement par rapport à la démarche américaine.

                                                                                                 Abdallah Saaf                                                                                                Directeur du Cerss                                                                                               Responsable de Dafatir Siyassiya.

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