Mort d’un grand camarade

1- Je débarquais en 1968 à Rabat,après le baccalauréat, venant d’un lycée français bien connu de Casablanca, chargé d’un marxisme plutôt livresque, lu et peut être appris dans les textes de Marx et d’Engels, via les Editions Sociales, dont les publications étaient très disponibles en ces temps-là. J’avais aussi à l’époque reçu par la poste un paquet contenant les œuvres complètesen langue française du président Mao Tsé Toung. J’étais fortement impressionné par la couleur du papier, le type de caractères, la nature de l’expression, sa clarté, sa limpidité, la pédagogie du « grand timonier ». Sur les questions d’actualité, je gardais mes habitudes consistant à capter les radios de Prague, Pékin, Moscou, Tirana…Je portais un marxisme de bibliothèque, de livres, de textes divers, d’échos d’émissions radiophoniques de l’époque, un marxisme plutôt philosophique, littéraire, peut être imaginaire.Durant mes études secondaires, j’achetais régulièrement Al Kifah Al Watani, et je suivais de loin les activités ou les positionnements du parti communiste et de la gauche du pays, globalement, et d’assez loin.

A Rabat, je souhaitais poursuivre des études universitaires en philosophie, mais le Ministère m’avait attribué une bourse pour faire du droit. Je m’inscrivis alors en droit et en philosophie, cela était possible à l’époque.Les deux premiers marxistes en chaire et en os que j’ai rencontrés de ma vie, ce fut au cours de mes premiers mois d’études à Rabat, chacun dans une faculté : le premier à la Faculté des lettres, Abdelaziz Loudiyi, camarade de classe en licence de philosophie, futur dirigeant officiel de l’UNEM, dirigeant sans doute l’était-il déjà, celui que j’avais le plus fréquenté depuis les débuts, à qui j’avais rendu visite chez lui à plusieurs reprises, qui faisait des apparitions larvées dans nos cours, et que j’imaginais souvent occupé à organiser, agiter, manifester, imprimer, distribuer,recruter…Le second à la Faculté de Droit, Abdelouahed Belkebir, dirigeant des étudiants progressistes du dernier établissement, lutteur de terrain, aguerri aux astuces de l’agitation estudiantine, dans les coulisses comme au grand jour.

Ce fut Loudiyi qui après maintes discussions demanda à Abdelouahed de prendre contact avec moi pour renforcer les rangs du Front des Etudiants Progressistes. Je fus ainsi intégré dans la liste des représentants du Front pour le quinzièmecongrès de l’UNEM. Les études à l’Université en ces années-là se développaient en termes d’enseignements, de cours magistraux, mais aussi étaient entrecoupées de périodes plus ou moins longues de grèves. Je passais le plus fort de mon temps entre les deux facultés, je passais de longs moments, des durées d’une intensité que j’ai peu retrouvée depuis, à la Bibliothèque Générale, à fréquenter quelques camarades de classe pour discuter des choses de la vie publique, et dans les meetings et leurs préparatifs. C’est d’ailleurs dans les meetings que j’ai connu le plus AbdelwahedBelkébir, sa personnalité, sa rigueur, sa fermeté, sa radicalité honnête et sincère. Ce qui frappait le plus tous ceux qui l’approchaient, ce sont ses capacités oratoires. Dès qu’il prenait la parole, il renversait les tendances. Il investissait les amphithéâtres, de sa voix porteuse, sa tonalité marrakchie, ponctuée d’adages, de proverbes et de parlers populaires. En m’approchant de lui cependant, je découvrais un jeune homme bienveillant, plein d’égards pour ses vis-à-vis. Les deux visages d’AbelouahedBelkebir m’étaient sympathiques.

De ces temps-là, selon ma mémoire existentielle, mon temps était rythmé par mes professeurs et leurs cours (il en était de fameux : AbdelkébirKhatibi, Mohammed Guessous, Abdelouahed Radi, etc..), par le temps que je passais à lire dans la Bibliothèque Générale ce qu’elle comportait comme œuvres de Freud, Heidegger, Nietzsche, l’essentiel de Marx et d’Engels…Les notes que j’ai gardées de cette fièvre de lecture en témoignent. Dans mes souvenirs concernant cette période, les visages d’Aziz Loudiyi et de d’Abdelouahed Belkabir se mêlaient dans ma tête avec les ouvrages des penseurs précités.

2- Puis nous nous perdîmes de vue après le 15ième congrès. Je suis parti à l’étranger poursuivre mes études. Le pays était déjà en plein dans les années de plomb, et à mon retour, dans le 23 mars clandestin, avant la conversion à la voie  légale,     autour de Publication Anwal, je n’eus pas affaire à lui immédiatement. Enseignant à la Faculté des Sciences Juridiques Economiques et Sociales de Rabat-Agdal, il y eût un temps syndical dans mes activités, très encadré par les partis ayant pignon sur rue, mais où nous étions « tolérés », et non encore reconnus, une période où les anciens camarades connurent des retrouvailles, mais peu de vrais rencontres. Je n’ai vraiment retrouvé Abdelouahed qu’après la création de l’Organisation de l’Action Démocratique et Populaire, un certain jour de mai 1983 à Sidi Maarouf à l’occasion de la premièreConférence Nationale, commencement d’une autre vie. Nous reprîmes alors le fil d’une relation suspendue par la force des choses.

Cette fois les conditions étaient mûres pour transformer les anciens rapports de camaraderie militante en une amitié sincère. Nous allâmes plus loin que sur les aspects politiques ou idéologiques. Nos relations devenaient simplement humaines. Durant quatre décennies rien, aucune ombre, n’entrava cette amitié profonde, ni les Comités Centraux de l’Organisation, ni les assemblées ordinaires ou extraordinaires, ni les temps de crise au sein des instances, ni les débats à la fin de l’OADP, ni ceux plus tard au sein du PSD (le parti Socialiste Démocratique).

Abdelouahed Belkébir gardait entières ses facultés d’analyse, de compréhension, ainsi que ses dons  oratoires, sa radicalité réfléchie et tout ce que ses expériences des années de plomb lui avaient appris. Il était clair pour tous ceux qui l’approchaient qu’il était fier de son appartenance, de ses cercles d’amitié, de camaraderie, fier de sa petite et grande famille. Il confirmait l’impression de militant disponible que son profil a toujours dégagé, dès les premières rencontres.

Enaoût-septembre 1996, les membres du Comité Central furent conviés à une réunion pour débattre sur la position à adopter concernant la révision constitutionnelle proposée par le souverain. La réunion devait se dérouler à Casablanca en début de soirée, dans une salle communale sise à l’Avenue Gandhi. Je me suis déplacé avec nombre de camarades de Rabat par train, et une fois arrivés à la gare de Casablanca Port, nous eûmes la surprise de trouver en vente le journal du Parti, avec à la « Une », en très gros caractères noirs, la position du parti, appelant au boycott du referendum, position arrêtée avant même la réunion de l’instance qui devait en décider. La position du parti était déjà publiée avant même la tenue du Comité central. Le responsable du journal du parti avait oublié de donner la consigne à la société de distribution de ne le diffuser qu’après la réunion, tard le soir.

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase, suite à de longues péripéties de faits et d’actions après une amorce de délibérations. Ainsi eût lieu la sortie de tout un courant du parti. Une fois dehors, tard la nuit dans les rues désertes du quartier traversé par l’avenue Ghandi, nous nous interrogeâmes sur le lieu où nous pouvions aller achever nos échanges. Abdelwahed disposait de la clé de l’appartement de sa sœur établie avec sa famille à Casablanca, et qui était vide ces jours- là. Nous y tînmes notre réunion de crise. Je me souviendrai toujours de la silhouette d’Abdelwahed Belkebir, s’activant  pour faciliter la réunion, procurer des sandwichs, organiser le sommeil de la trentaine de membres qui avaient investi l’appartement. Je me souviendrai toujours de ses paroles de protestation, de déception, d’homme blessé, qu’il lâchait de temps à autre.

Au cours de ce qui restait de la nuit, je me réveillais de temps à autre pour reposer la question : « Avons-nous bien fait de sortir ». Abdelwahed entre autres répondait chaque fois à nos interrogations à voix haute, dans l’obscurité, en alignant les éléments pour et les éléments contre. Jamais il ne s’était imaginé en posture de sortie de ses espérances fondatrices. Nous eûmes l’occasion d’en discuter plusieurs fois après. Nous avions par le passé plusieurs fois ironisé, plaisanté avec mépris sur les figures du   nomadisme en politique dans notre pays. Et voici que nous en étions devenus. Ce fut un grave choc pour lui, je le sais. Il l’assuma pourtant.

3- Ont-ils changé au temps du légalisme, du réformisme, des compromis, ces jeunes gens, jadis, dans les années 70, fiers, fermes dans leurs convictions, sûrs d’eux-mêmes, le sourire aux coins des lèvres, pleins d’espérance ?

Le temps du réformisme consensuel ne ressemblait en rien à celui de la radicalité. L’expression « d’extrême gauche » que l’ensemble de la classe politique à gauche comme à droite s’évertuait à utiliser pour identifier une posture comme celle d’Abdelwahed me semblait réductrice, délibérément manipulatrice, chargée d’insinuation : « extrême gauche »véhiculait dans l’esprit de ses usagers infantilisme, aventurisme, nihilisme. Je parlerai encore une fois de radicalité, c’est-à-dire d’une quête poussée de cohérence, d’une demande exigeante de rationalité en termes d’éthique et de transformation politique. Mais que signifie au plan subjectif, physique et idéologique la conversion au légalisme, au participationnisme, au compromis, à ce que d’aucuns appelaient les demi-solutions (ansaf al houloul) ?

Quelque part, on veut bien croire que l’on est resté fidèle aux engagements originels, qu’une grande cohérence se dégage de la démarche empruntée. N’est ce qu’illusion ? Le passage n’est pas sans effet. Certains s’en accommodent ou sont plus ou moins brisés, se retirent ou prennent la marge. Quelques-uns sont  happés par la tendance à l’autodestruction. D’autres deviennent la proie de maladies chroniques.

Parfois au lieu de cohérence héroïque, il est possible de parler de fidélité à l’entourage, à ceux auxquels nous relient des liens d’amitié, à ceux avec qui on a partagé heurs et malheurs, à ceux que l’on a aimé. Le Abdelwahed que j’ai connu pensait par lui-même. Il n’était sous l’influence de personne. Autonome par excellence, il était capable de tenir en haleine par un discours de longues heures un amphithéâtre bondé jusqu’aux marges, jusqu’aux escaliers et le cas échéant de renverser les tendances. Mais je le soupçonnais aussi de pouvoir ne pas être d’accord avec une ligne, et malgré tout de garder le silence par amitié, par autodiscipline, le désir de ne perturber personne, surtout pas les structures organisationnelles, du reste fragiles. Il avait l’habitude de respecter la disposition N°1 du règlement intérieur des organisations dont il a toujours fait partie : « les objectifs de l’organisation sont les objectifs les plus importants de ma vie ».

Je soupçonne nombre de militants des années de plomb d’être restés seuls, résolument solitaires, depuis leurs expériences variées au cours des dernières décennies. Solitaires ils l’étaient déjà par rapport aux engagements dominants au cours de ces années-là et par la force de caractère que suppose l’identification par les autres « extrémistes ». Les autres se sont tous les acteurs imaginables, y inclus les gardiens de l’ordre qui vous interrogent dans des conditions souvent inhumaines, dans les lieux secrets de détention. Solitaires aussi parce qu’ils ont enduré à leur sortie de prison, ou à leur retour d’exil, par les effets physiques et moraux qu’ils ont subis. Solitaires, renvoyés à eux-mêmes, isolés par les disciplines rigoureuses auxquelles ils s’astreignaient : ne pas trop en dire, ne pas trahir ses convictions par des paroles, des gestes, des comportements, des regards. Ils déployaient une maîtrise de soi afin de cacher ce que l’on est au fond.

Cultiver l’impassibilité ou l’ambiguïté comme règle de conduite en société ; ne rien laisser ressortir à partir des traits, de la mimique, du gestuel ; le goutte à goutte sémantique et sémiologique comme mode d’être. Mais le même Abdelwahed pouvait aussi s’ouvrir à des moments particuliers, laisser s’exprimer sa joie, permettre de décrypter ses élans, ses adhésions, ses passions. Quelque chose en les profils de cette nature pouvait rester irréductible, impénétrable, inaccessible aux plus proches dans cette ambivalence entre le dedans et le dehors.

Au point qu’ils nous surprennent par la fulgurance de leur maladie, la violence de leur souffrance, la diminution de leur être, jusqu’à mourir. Que laissent-ils derrière eux, ces vieux jeunes gens après une vie d’engagement quasi absolu, un parcours d’intégrité, de dignité, d’honnêteté, de mission dûment accomplie ? Ils nous imposent à nous autres survivants de garder en mémoire leur itinéraire, et ce qu’il ya de grand en eux ?

Abdelwahed Belkebir a accompli son devoir et il est parti après l’avoir assuré. On ne lui doit plus rien, rien de plus qu’une mémoire révérencielle.Qu’il repose en paix.

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