El Youssoufi, la justice de l’histoire

Ce texte a été écrit dans l’ouvrage collectif produit par le CNDH en hommage au parcours politique d’Abderrahmane El Youssoufi

  Abdallah Saaf  – Juin 2020

1.La première fois que j’ai rencontré M. Abderrahmane El Youssoufic’était à l’occasion d’une des fêtes de l’Humanité à Paris, vers la fin des années 80. Il se promenait seul. Je l’avaisreconnu , me suis avancé vers lui et l’ai salué. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant. Certes je savais qui il était. J’entendais parler de lui, je lisais des choses à son propos. Il était l’une des grandes figures de l’USFP, moins visible que d’autres phares lumineux de la gauche marocaine pour les jeunes de ma génération. Ce jour-là, nous avons naturellement échangé sur le socialisme et sur les gauches du monde. Pour ma part, j’étais davantage lié à FqihBasrique je rencontrais de temps à autre lors de mes déplacements à Paris. A l’époque les deux hommes s’entendaient encore bien. Lorsque Youssoufi est revenu au Maroc, Si Mohamed El Hihi voulait lui rendre visite. Il me demanda de l’accompagner.Dans cette culture propre aux gens du mouvement national, dans l’éthique de la militance decette génération, il paraissait naturel d’aller rendre visite à un de leur symbole pour lui marquer respect, estime et affection. Nous nous rendîmes chezAbderrahmane El Youssoufi à Casablanca. Il y avait beaucoup de monde. Le Premier Secrétaire de l’USFP échangeait sereinement avec tous : de vieux « ittihadis », des hommes et des femmes d’un certain âge, des syndicalistes, d’anciens résistants. Nous ne restâmes que quelques instants. Il répondait patiemment. En sortant de chez lui, il me fit comprendre qu’il me connaissait et me dit « qu’au retour dufqihnous aurons l’occasion d’échanger encore plus ». J’ai compris que le fqihlui avait parlé de moi pendant sa période de retrait hors du pays.

À l’époque je fréquentais NoubirEl Amaoui, auquel me liait une grande amitié, et avec lequel j’avais régulièrementde longs échanges sur une variété de sujets intellectuels, politiques, économiques et sociaux.Dans ce tissu de relations humaines, je ne peux pas ne pas citer Mohamed Abed-Al-Jabri, grand penseur, acteur universitaire et culturel incontournable avec lequel j’avais aussi affaire sur le plan de la universitaire et dans le champs culturel.Au départ Youssoufi avait confiance en Abed-Al-Jabri qu’il écoutait beaucoup. Avec FqihBasri, N. Amaoui Abed-Al-Jabriconstituaient l’environnement historique de Youssoufi, de son arrière-pays profond. Il faut leur ajouter Si Mohammed El Hihi et le journaliste Bahià la mémoire desquels il marqua une loyauté durable jusqu’à sa diparition. Il s’entendait mieux avec eux qu’avec d’autres.Ils faisaient partie de son univers. Il y en avait certainement d’autres, peut être beaucoup d’autres, mais je connaissais ceux-là, et j’en étais proches.

J’ai appris plus tard qu’El Amaoui et El Jabrilui avaient conseillé de m’intégrer au gouvernement de l’Alternance. J’ai été nommé d’abord comme ministre délégué à l’enseignement secondaire et technique au cours du règne de Hassan II, puis lors du remaniement ministre de l’Éducation nationale avec le règne du roi Mohamed VI. Après cela, nous nous sommes mutuellement découverts dans le travail. Comme d’autres ministres, j’ai eu la chance de partager avec lui l’essentiel des séquences de cette expérience politique.Cependant mes relations avec ses amis historiques, et surtoutle feu de l’action m’ont permis de me rapprocher de lui plus que d’autres.

 

2.J’avais tout de suite relevé que l’homme parlait peu, observait beaucoup, écoutait constamment. Plus tard, je me rendrai compte qu’ilétait vigilant par rapport à ce qui se mouvait autour de lui. Sa vie de vieil opposant, longtemps en exil, l’avait habitué à développer un regard d’analyste, acteur fortement engagé, mais capable de prendre les distances nécessaires pour comprendre et laisser venir. Il captait les signes et les interprétait judicieusement comme un politique madré qui maîtrise parfaitement la dialectique de l’être et du paraître.

Après la mort d’El Jabiri, certains amis de l’auteur de « la raison politique arabe » (entre autres ouvrages),avaient pensé créer une fondation Mohammed Abed El JabiriJ. J’en fus élu comme principal responsable. Ce fut la raison pour laquelle Si Abderrahmane m’appelait de temps à autre pour s’assurer que la Fondation était bel et bien en vie et pour être tenu au courant de ses activités. 

J’aimais l’écouter quand prenant la parole, il sortait de sa poche des feuillets pliés en quatre pour trouver une place discrète dans l’une des poches de sa veste, textes écrits de sa main et il se mettait à les lire. A plusieurs occasions j’eus l’occasion de voir de mes yeux des passages à l’état de manuscrit, raturés, réécrits, repensés, surchargés, à la recherche du mot juste, du bon concept. Alors il se dégage l’impression que l’homme se retrouvait et il en paraissait heureux.

 

  1. Je me souviens qu’en Conseil du gouvernement, il arrivait bien avant le début de la réunion programmée à 9 heures du matin. Il faisait le tour de la table ovale, saluait un à un les présents, prenait place et entamait la réunion hebdomadaire. Et, étrangement, il nebougeait pasde son siège pendant des heures.Tandis que les ministres sortaient de la salle quand l’ordre du jour leur permettait de s’éclipser momentanément, y revenaient de nouveau, prenaient des pauses cigarette, s’absentaient pour passer un coup de fil, lui, demeurait inamovible dans des réunions pouvant s’étaler jusqu’à trois heures, quatre heures de l’après-midi, parfois au-delà.Son endurance était impressionnante.

Travailleur tenace, on pouvait le qualifier d’un mot très utilisé actuellement: résilient. Lui l’était vraiment. Il tenait ferme, il n’en démordait pas, mais était capable de faire des concessions. Il ne perdait néanmoins jamais de vue son objectif du départ.A mon avis, il est resté socialiste jusqu’au bout. Pourtant le politiquement correct était là, tout autour, le désir de rassurer les sceptiques sur les aptitudes de l’opposition d’hier à gérer la chose publique, les dogmes néo-libéraux, les mauvaises surprises médiatiques ou politiciennes de bas niveau, enserraient tout ce qui bougeait en termes de gestion publique.

Abderrahmane Youssoufiétait un homme de principe. Certes il avait évolué par rapport à ses idées de départ mais la politique avait changé, et pas seulement au Maroc. D’acteur hors régime, il a évolué vers un participationnisme militant. Il a vécu les changements survenus au niveau politique directement au cours de ses longues périodes d’exil, avec de nombreux progressistes du monde arabe, des socialistes du monde entier.Il prenait soin de ne jamais se départir de son « socialisme ». La question de la cohérence de son parcours n’était pas un détail pour lui. Et il pensait qu’il n’avait pas besoin de la défendre, même quand ses adversaires redoublaient d’agressivité.

Il a incarné une culture de la confidentialité, qualité devenue rare dans notre cher pays, je l’ai dit il parlait peu, juste ce qu’il faut, rien de trop, mais était capable de sentiments. Avec FqihBasri, il y a eu des retrouvailles suivies de séparations brutales. Mais à mon sens en dépit de leurs longues fâcheries les deux hommes étaient très attachés l’un à l’autre. Ils se sont séparés mais en même temps ils étaient les plus proches. Beaucoup les unissait. Quand je lui sortis une fois mon décryptage psychologique de leurs rapports, longtemps après le gouvernement de l’Alternance, il me regarda comme surpris mais très attentif à ma lecture.

 

  1. Au cours des heures difficiles du gouvernement de l’Alternance, les heurts avec les adversaires de l’expérience, les frictions avec ses amis historiques, les contradictions au sein du parti, l’intensification du mouvement social, il s’est quelques fois confié. Autour de lui, les coups de poignard dans le dos pleuvaient. L’expression est de lui. Il les recevait dans le dos, sur les flancs, sans parler, sans rien laisser paraître. On ne lui a pas facilité la vie. Lorsqu’il commença à avoir des différends avec El Amaoui, il était profondément attristé. Je suis personnellement témoin d’ailleurs qu’il avait tout fait pour éviter la scission d’Amaoui avec le parti. Les désaccords avec El Amaoui n’étaient pas les seuls en cause, d’autres acteurs de son parti jouaient d’autres rôlesplus déstabilisateurs dans les coulisses.

Par ailleurs il me semble que des technocrates, et non des moindre, n’avaient jamais admis leur éloignement de la direction de la vie politiqueaprès des décennies d’accaparement des responsabilités. Certains d’entre eux avaient compris que l’Alternance les écartait. Ils n’avaient cessé de répercuter des échos alarmistes autour du gouvernement de l’Alternance. L’image qu’ils véhiculaient de l’expérience était outrancière. Une certaine grâce avait investi la vie politique sans doute liée au fait qu’Abderrahmane Youssoufisymbolisait le grand retour de la politique relativement légitime, c’est à dire une sorte de revitalisation de l’organisme politique marocain.

Au sein du gouvernement, il devait gérer quelques sept sensibilités politiques relativement différentes, en plus des hommes de son parti et ceux du sérail.

 

  1. L’Alternance fut une entreprise très complexe. L’histoire ne lui a pas encore rendu justice. Certains par des jugements expéditifs parlent d’un échec du gouvernement d’Alternance. Les politiques publiques qu’il a menées n’ont pas bénéficié d’une réelle évaluation. Ici et là, les jugements politiques fusent, mais une appréciation sérieuse de son mandat reste encore aux abonnés absents. Il faut dire qu’il a également fallu beaucoup de temps pour que l’on se mette à parler des réalisations du gouvernement Abdallah Ibrahim. L’Alternance est encore trop mêlée au cours actuel de l’histoire pour faire l’objet d’une évaluation froide. Ses adversaires sont très pressés de constater que l’évolution des événements leur a donné raison.

Abderrahmane Youssoufiest le représentant par excellence de la démarche participationniste en politique, à la différence à celle qui prône la non participation tant que les conditions minima ne sont pas remplies. Ila été un important relais. Il a réussi à accompagner la transition de l’ancien vers le nouveau règne. Un acteur principal auquel il a été demandé de demeurer présent pendant la transition de l’entre-deuxrègnes et de veiller à ce qu’elle se produise dans les meilleures conditions possibles. Son apport fondamental est le fait qu’il ait pu normaliser l’adhésion de la plupart des acteurs oppositionnels. Outre l’entrée des partis d’opposition de l’ancienne ère au gouvernement, Youssoufi aura réussi à normaliser cette Alternance, avec un langage propre. Il lui a trouvé son discours :la moralisation, les chantiers de la réforme,  « les poches de résistances »..

Je garde de lui le mot d’ouverture du premier conseil de gouvernement, son bilan de mi-parcours, son bilan de fin de mandat, sa capacité de transcender la situation créée par ceux qui croyaient l’avoir piégé en déterrant les écrits de la période passée, la mise au centre de la vie publique de la question des droits de l’homme sans laquelle la justice transitionnelle telle qu’on l’a vécu aurait difficilement suivi le même cours, son objection aux comportements non compatibles avec « la méthodologie démocratique », son discours de Bruxelles en février 2003, dans lequel il clarifie les limites de la phase précédente et pose les fondamentaux de la phase à venir. Or, le printemps arabe a mis en œuvre et poussé plus loin encore cette vision du point de vue des réformes institutionnelles…

L’histoire, une fois dépassionnée, toute proche, dira certainement quel est le véritable impact de cette contribution.

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