Abdallah Saaf
L’élaboration d’un cadre de principes, de perspectives d’action, de propositions d’activités multisectorielles, devant servir de source d’inspiration pour les acteurs du changement social dans la phase présente a été entamée au sein du FCDM par l’organisation d’un forum culturel en décembre 2004. Son premier cycle s’est achevé le 3 juillet 2010, par une ultime activité consacrée à la politique culturelle ( ). Ce travail s’est effectué à travers une durée relativement longue (cinq années), à distance des échéances nationales survenues au cours de cette phase (comme les élections locales et législatives qui se sont succédé au cours de cette période), loin donc des urgences politiques, des agendas des oppositions et des gouvernements, du microcosme associatif marocain, de ses regroupements, de ses alliances et scissions… Cela s’est réalisé aussi indépendamment des préoccupations immédiates que possible.
L’idée s’est affirmée au fur et à mesure que s’accumulaient les signes d’un effondrement effrayant des anciens référents, du recul des filiations idéologiques, jusqu’à leur disparition relative. Au lieu des vieilles plateformes politiques, des rapports idéologiques, des fascicules faisant la promotion de contrats pour nouvelles générations politiques, des cahiers de doléances traditionnels, ont émergé de démarches revendicatives et de protestations inédites, des formes de lutte innovantes. La vie politique se développait désormais sur la base de repères trop liés à la conjoncture, aux aspects spectaculaires de fin de l’ancien règne, du commencement d’un nouveau règne, du retrait ou du (re)déploiement des vieilles élites, de l’installation de nouvelles recrues, aspirantes, espérantes, et souvent bien impatientes.
Les référents, les référentiels, les repères idéologiques, la filiation politique ne semblaient plus à même d’alimenter le mouvement politique qui a cours dans le pays. Ainsi l’URSS n’était plus pour beaucoup qu’une page sombre d’une histoire qui les faisait « rougir », le marxisme léniniste, voire le maoïsme et bien d’autres versions socialistes, donnaient l’impression d’agoniser, et de fait se mourraient déjà incontestablement. Personne ne trouvait plus le courage de s’y référer. Dans les mouvances de gauche, les socialismes à visage humain se convertissaient eux-mêmes en différentes variantes d’un libéralisme plus ou moins teinté de nuances de gauche. Mais peu après, le libéralisme donné au départ comme grand vainqueur se ravisait, rappelé à l’ordre par les crises successives des deux dernières décennies.
On ne se souvenait plus des rêves du nationalisme arabe que comme n’ayant produit, ne produisant et ne pouvant produire que de considérables séries de défaites collectives et individuelles, sur les plans militaire, politique, économique, social et culturel… Les univers arabo-islamiques se perdaient à n’en plus en finir dans les caricatures de dictature, de rendez-vous manqués, de défaites, de déconfiture. Ils étaient mis en pièces, et le peu qu’ils sont arrivés à construire était systématiquement anéanti…
De nouvelles vérités s’étaient entre temps subsistées aux anciennes. Désormais, l’heure était à l’idéologie de « la bonne gouvernance », au credo libéral débordant, à la fin de l’histoire, et bientôt au choc des civilisations.
Dans le contexte marocain, ont été ressentis plus fortement les reculs de la gauche, les trajectoires complexes du mouvement social, la désyndicalisation rampante, la montée des cultures opprimées, mais aussi des islams radicaux…
Tout cela s’est enclenché depuis la fin des années 80 et nous l’avons pleinement porté tout au long des années 90. Certains d’entre nous l’ont vécu tout au long du gouvernement de l’alternance 1998-2002 à partir d’observations immédiates, concrètes, opérationnelles. L’action du gouvernement de l’alternance s’est d’ailleurs construite sur la base des programmes des partis politiques de la majorité du moment. Tout juste avant l’alternance, l’auteur de ces lignes se rappelle bien avoir vu les programmes des formations composant le gouvernement sous formes de tableaux, de colonnes et de mots clés, comparatifs et présentés comme constituant les éléments d’un programme transversal qui serait celui de la majorité. Le même gouvernement en action étalait davantage une nouvelle indifférenciation, non seulement sur le plan programmatique, mais ce qui est encore plus grave, sur le plan idéologique. Tout ce qui se rapportait à un programme politique structuré, « situé », dégageait une détestable impression de désuétude. Une vaste opération de dilution eût lieu : peu, plus de distinction véritable entre gauche et droite, entre politiques et technocrates, les islamistes et les autres, les gens au gouvernement et ceux de l’opposition, du moins d’une certaine opposition.
Dans la littérature partisane, une grande fatigue idéologique se manifestait. La disparition des plateformes proprement politiques ne pouvait qu’ajouter à la confusion des niveaux théoriques, à la substitution aux débats sur les référents théoriques ceux sur l’événementiel politique (les congrès des partis politiques et leurs modalités), les instances des organisations, les responsabilités en leur sein, les élections et quelques détails de circonstances.
La petite histoire pourra montrer comment et dans quelles conditions ce concept du « programme référentiel » vit le jour et fut développé au cours des cinq dernières années dans le petit cercle des militants et cadres de FCDM. La société civile elle-même, à nos yeux, agissait sans boussole, sans lignes directrices, sans grandes orientations générales et sectorielles, souvent au hasard des opportunités et des tentations politiques et sociales, au gré des bailleurs de fonds, nationaux ou étrangers. Elle ne pouvait continuer à notre sens à aller à vau-l’eau, sans repères, sans principes, sans perspectives. Des lignes directrices devaient être définies pour l’action. De grandes plateformes communes devraient être délimitées, des programmes sectoriels devaient être élaborés.
Les militants et cadres de FCDM partageant notre conviction n’étaient pas les seuls à le penser. De larges cercles d’amis, de compagnons, d’observateurs nous appuyaient dans ces préoccupations. Il ne s’agissait pas de refaire le monde, ni de mettre sur pied une nouvelle idéologie, mais de cadrer, repérer, orienter, donner du sens à la bonne action possible, aujourd’hui.
Il nous semblait logique d’entreprendre le travail nécessaire de référencialisation idéologique, théorique et un travail de programmation, pour plusieurs raisons :
– parce qu’on ressentait le besoin de nouveaux travaux de diagnostic et de projection, en raison des ruptures survenues, de la vacuité dominante
– parce que l’on souhaitait légitimer notre action potentielle,
– parce que les programmes existant se ressemblaient et continuent aujourd’hui à se ressembler presque tous fortement,
– parce que même si la recherche de la distinction n’est pas un but en soi, elle n’en fonde pas moins l’identité politique des acteurs,
– parce que la distinction des programmes, voire leur différence et leur opposition, ne peut qu’introduire une compétitivité bénéfique dans un organisme qui veut fonctionner normalement.
Mais peut être, pourrait-on objecter, que la recherche de la distinction idéologique et surtout programmatique, serait-elle devenue vaine aujourd’hui. La tâche n’est pas aisée, car tout ce qui permettait jadis de distinguer les programmes d’inspiration progressive s’est atténué : le côté « social », que l’on a de plus en plus de mal à définir aujourd’hui est devenu la chose investie par tous ; la présence de référents résiduels des socialismes d’antan paraissaient affaiblies par des défaites de portée universelle ; la difficulté de plus en plus grande de réaliser une mobilisation des masses est devenue évidente; un démocratisme à tout crin rendant secondaires les positionnements politiques et idéologiques s’est répandu partout; une libéralisation de ce qu’il y a de plus gauche à gauche, s’est déployée sans complexe jusqu’à perte d’identité ; le tout s’accompagnait d’une montée de nouvelles idéologies aux référents difficilement discutables…
Il convient aussi, dans le contexte actuel, de prendre acte du fait que les voix de ceux qui crient à la mort de telle ou telle idéologie et au triomphe de telle ou telle autre, sont devenues incontournables… Plus rien ne comptait et tout était désormais permis.
C’est dans ces conditions et sur cette base, que le travail sur le référent fut entrepris et mené à ce stade.
L’élaboration a duré plus de quatre années de suite, et la démarche effectivement suivie s’est pliée aux contraintes de l’insuffisance des moyens. Les conditions n’ont pas cessé d’ailleurs de varier au fil des rencontres, tantôt favorables tantôt défavorables. Il est vrai qu’un projet qui s’affirme sous le mot d’ordre de « nous recommençons tout à zéro » a de faibles possibilités de convaincre..
Tout cela avait commencé par l’organisation de quatre forums :
1- le forum sur la culture
2- le forum sur la question sociale
3- le forum économique
4- le forum politique
Il s’agit chaque fois, dans les domaines concernés, de définir les grandes questions posées à la société marocaine et de dégager les problématiques, et de se préparer à caractériser les réalités dominantes, à en dresser le diagnostic.
L’étape suivante fut consacrée à la définition d’une méthodologie d’approche appropriée. Celle-ci s’est basée sur l’organisation de séminaires et d’ateliers sur des thèmes précis dans des domaines particuliers. Plus de quinze séminaires furent planifiés et effectivement organisés selon le tableau annexé. Quelques thèmes furent repris plusieurs fois. Sans doute faudrait t-il encore en reprendre d’autres. Au total, à la fin du forum consacré à la politique culturelle en juillet 2010, nous disposions de plus d’une centaine de communications. Nous avions demandé à d’autres experts, militants, chercheurs, praticiens de renforcer les études, communications, éclairages, cadrages, notes de réflexion par d’autres contributions sur certains sujets.
Chaque fois, pour chaque secteur et pour chaque thème, nous formulions une même demande. Les intervenants et participants à titre divers devaient s’engager à centrer, leurs développements sur deux axes. D’une part, il s’agissait d’établir un diagnostic condensé, soulignant ce que l’intervenant considérait comme le plus important, et d’autre part formuler des recommandations , des propositions constitutives d’un texte programmatoire.
Il restait à compléter cet acquis par des thèmes choisis qu’il convient d’investir de manière transversale, comme en particulier la question de l’identité organisationnelle.
L’objet était dès le départ de disposer d’un matériau dense, riche, pluriel, constitué par l’ensemble des communications recueillies depuis 2006-2007, d’en dégager un rapport de synthèse, mais surtout ce que nous n’avions cessé de définir depuis le début comme un « programme référentiel ».
Chaque séminaire devait, au départ se limiter à une quinzaine de contributions, et donc de participants, au débat, dans un lieu presque, à huis clos en quelque sorte, où devaient échanger militants et experts. Cependant les séminaires, sur la tenue desquels nous ne faisions pas de publicité, ni avant ni après la manifestation, étaient le plus souvent à notre grand étonnement investis par un public de plus en plus massif, relativement représentatif des préoccupations variées qui ont cours dans l’ensemble de notre société.
Le travail que nous commençons à présenter aujourd’hui, progressivement, a été entrepris sur le long terme, à travers des dialogues, des échanges, des débats. Nous pensons que pour l’essentiel, il permet de dégager une perspective programmatique que peuvent emprunter de larges catégories d’acteurs politiques et sociaux, et se réclamant légitimement des forces démocratiques. Ceux qui ont élaboré ce projet, en particulier les cadres et militants de FCDM, estimaient nécessaire la mise au point d’un dispositif permanent d’enrichissement de ce qui a été ainsi accumulé. Bien qu’ils se positionnent délibérément à gauche, nombre d’entre eux souhaitaient mettre ce travail à la disposition de l’ensemble des forces du progrès de ce pays, quel que soit leur credo.
Les militants et cadres du FCDM, ne se sont pas toujours rendus compte eux-mêmes de l’importance de ce travail considérable. Important, le travail l’était par les efforts que sa préparation exigeait, les logistiques qu’il nécessitait, et les contenus scientifiques et intellectuels qu’il comportait.
Certains de nos camarades ont perdu le fil directeur en cours de route. Ne sont pas bien nombreux dans le public, et même parmi nos amis et particulièrement parmi ceux qui avaient toujours fréquenté nos activités, ceux qui avaient pleine conscience du travail que nous tentions de mener depuis ses préalables, sa méthodologie, jusqu’à sa phase finale…
Sur le plan organisationnel, le progrès du FCDM en pâtissait à certains moments. S’occuper de la rédaction d’un « programme référentiel », au lieu de se livrer au menu travail d’organisation quotidienne du Forum renvoyait non pas à des activités proprement civiques, mais plutôt à des tâches académiques universitaires savantes toutes de séminaires, de conférences, de journées d’études, de tables rondes, d’ateliers. Cela ressemblait trop à des classes d’écoles. Quelques uns avaient perdu l’humilité de réapprendre.
Ceux qui étaient préoccupés par la politique active ne trouvaient pas dans cette tâche leur compte : il était entendu que pour eux, celle-ci se faisait ailleurs, dans les élections, les instances partisanes, les faits divers gouvernementaux et parlementaires, les manifestations médiatiques…
J’ai vu avec une profonde tristesse quelques uns de nos camardes, heureusement ils étaient peu nombreux, au cours des quatre dernières années nous considérer comme d’irréductibles intellectuels, de purs produits de l’université, incurablement aliénés par la posture académique. Ils nous abandonnèrent dédaigneusement à nos besognes académiques, pour d’autres horizons organisationnels, politiques ou civils, certainement plus prometteurs en termes de financements, de visibilité plus au moins conjoncturelles, de jeux d’influence. Ils nous lâchèrent à nos préoccupations « d’éternels étudiants » pour s’adonner à leurs semblants d’action politique, au gré des naissances de nouveaux partis, ou à l’expertise et à la consultation techniques, et à d’autres pratiques similaires que l’on soit autrement plus payantes.
Mais fort heureusement, beaucoup d’autres, venant de toutes les régions du pays, ont choisi de rester et de résister jusqu’au bout. Je salue ici leur résilience. Ce travail est le fruit de leur ouverture, de leur militance, de leur patience et de leur espérance.
Il n’entrait pas dans nos intentions d’être de simples animateurs d’activités politico-culturelles, avec tout le respect et l’admiration que nous ressentons pour les domaines de l’animation culturelle et ses travailleurs, en particulier dans une société comme la nôtre.. Nos délibérations entendaient non pas servir de prétextes pour la mobilisation et le recrutement politique, syndical, « civil », mais alimenter le débat public que nous considérons comme, encore dans un état d’indigence marquée. L’entreprise nous semblait capitale. Encore une fois, nous visions proprement à dégager les lignes d’un projet de société convaincant.
Une grande personnalité du pays me fit l’observation selon laquelle le seul habilité à penser un projet de société était le chef de l’Etat. Je me souviens avoir répondu à ce personnage du tac au tac que je ne pouvais prendre ces paroles que pour de la surenchère inconsistante, un zèle factice, l’expression d’un esprit courtisan, en fin de compte déloyal envers celui qu’il prétendait servir. Une telle attitude faisait peu cas de la culture moderne démocratique, progressiste que me semblait incarner le jeune souverain. Or cette culture ne pouvait que solliciter des projets de société rivaux, pluriels, compétitifs pour la bonne santé et la vitalité de l’organisme marocain.
En mettant un terme provisoire à cette entreprise -l’élaboration du référentiel programmatique-, qu’il faudra continuer à développer, à enrichir, à revoir, nous autres militants du FCDM, pensons être restés à notre façon fidèles à nos itinéraires de base. Nous sommes restés sur « la ligne », attachés à nos principes et à nos rêves de toujours. Ils sont indispensables à la recherche militante, persévérante, de plus de dignité, de plus de justice et de plus de progrès. Ces rêves constituent la force motrice de notre espérance.
Ecrit à Rabat Première version juillet 2010 ; version révisée mi septembre 2010 ; texte actuel revu et enfin publié en novembre 2012.
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