Ce texte tente de dégager des thèmes de recherche au bénéfice d’étudiants chercheurs du troisième cycle. Cette intention académique le met normalement à l’abri de toute manipulation. Il a été présenté dans le cadre d’une journée consacrée à la méthodologie de la recherche organisée par Le Centre Marocains des Etudes Contemporaines le 24 septembre 2011.
La science sociale peut –elle appréhender un ensemble de faits et d’actes aujourd’hui encore en gestation, une entreprise en l’état actuel encore inachevée, des phénomènes non finis, des processus encore marqués par l’ « indétermination », des conjonctures encore trop ouvertes ?

Quelle est la nature de cet exercice ? A quel champ participe-t-il ? Différentes disciplines, diverses spécialités, nombre de branches des sciences sociales renvoient à une variété de domaines scientifiques : science politique de la conjoncture, sociologie politique, analyse de la conjoncture économique, histoire événementielle, histoire politique immédiate, analyse des mouvements sociaux… ?
Les acteurs, Etat et porteurs du mouvement social, sont aux aguets, incertains, dubitatifs sur l’issue des événements en cours. Ils prêchent leurs convictions, dévoilent leurs espérances, déclinent leurs agendas : avec leurs repères propres, leurs analyses, leurs chronologies, leur économie particulière de réception des faits et d’élaboration des actions.
Se livrer à une étude des mouvements de protestation exige une distance épistémologique, une attitude de défiance vis-à-vis de ces acteurs, la distance nécessaire à une objectivisation sérieuse. Il ne s’agit ici ni de s’inscrire contre, ni pour, mais de s’affirmer observateurs « engagés » ??,, juste le nécessaire pour tenter de mieux saisir le réel.
Ce travail ne nécessite pas que l’on s’attarde trop sur les causes profondes (la mutation démographique, blocages, étouffement des dispositifs, restructuration des appareils idéologiques, culture de la justification..) du moins ici.
Ces notes d’accompagnement d’un mouvement social inédit tentent de préciser et de proposer nombre de propositions de recherche pour des chercheurs de troisième cycle I. « Radioscopie » du mouvement de protestation
Une pléthore d’éléments d’informations s’impose à l’attention des chercheurs :
A. la variété des composantes
La variété des composantes est frappante: 1. D’une part, les jeunes portés sur les réseaux sociaux : les administrateurs, les bloggeurs, les Face bookistes, les sites de groupes, les différents sites avec leurs milliers d’inscrits : Ma Mafakinch, Chabab 20 février, 23 mars des lycéens, chabab al muwatani, Chabab Min Ajl Aaghiyir, etc… Il est à remarquer que la composante Jeunes s’est souvent dissoute, recomposée, déconstruite et reconstituée ( ?). Ainsi est-on passé au tout début du Mouvement des jeunes du 20 février au mouvement du 20 février, avec des composantes préétablies sur la place publique et renforcée par des coordinations locales.
2. D’autre part, se déploie toute la gauche avec ses militances emblématiques telles l’AMDH, Ennahj, ATTAC, PADS, PSU, tout un faisceau de courants de la gauche radicale autres, en plus des fébréristes de l’USFP, du PPS
3. Le cercle islamiste en fait partie intégrante : Baraka et autres sensibilités proches du PJD, Al Adl Wa Ilihssan, sans omettre d’autres composantes islamistes (Al Badil Al Hadari, Mouvement salafiste, …)
4. Le tout est renforcé par la participation plus ou moins importante de personnalités considérées comme indépendantes, autonomes par rapport aux partis politiques, ou pensant disposer de légitimités qui se suffisant à elles-mêmes (une autorité, une notoriété, des hommes d’affaires, des figures connues dans la sphère des médias,…)
5. A des moments particuliers des structures organisationnelles ont tenté d’encadrer le mouvement de protestation : cela est cas du CNAM20 où l’on retrouve les principaux représentants des composantes susmentionnées ainsi que celles des partis institutionnels et autres. Plusieurs observateurs ont décrypté derrière le mot d’ordre d’ « appui » du mouvement, une démarche d’encadrement, d’endiguement.
6. Il faut aussi inclure des groupes transversaux : les enchômagés, les militants amazighs, les handicapés, les soulaliyates, les associations féminines, les victimes d’iniquité sociale diverses, ….
Ces positionnements n’empêchent pas que des alliances entre éléments de différentes tendances et factions se fassent et se défassent à tout moment depuis le déclenchement du processus. Nombre de textes déjà publiés rendent compte de cette évolution.
La recherche peut se situer à plusieurs niveaux. On en citera ici en particulier deux :
-il est possible de procéder à un inventaire exhaustif de l’ensemble des forces constitutives du mouvement de protestation -il est aussi possible d’entreprendre une analyse des soubassements sociaux du mouvement de protestation à l’instar de celle effectuée par Samir Amine dans son récent livre « La révolution égyptienne » basé sur une analyse des classes sociales
Quelques caractéristiques majeures du mouvement de protestation ont été déjà signalées à maintes reprises . Rappelons en quelques unes: une mobilisation dès le départ sans leadership; une structure acéphale, non centralisée, où les décisions sont prises, formellement, par des assemblées générales ; un mouvement dont les composantes paraissent peu disciplinées ; dont les revendications socio-économiques et politiques ne semblent pas avoir de plafond, et n’entrent pas dans les moules connus jusque là ; un mouvement développant des discours entremêlés, sans logique commune, avec des mots d’ordre trop ponctuels, faiblement convergents; dont les représentations sont traversées par des démarches d’idéologisation diverses(islamistes, gauchistes, les mots d’ordre des chômeurs..) ; avec une vision particulière sur l’équilibre des forces entre les pouvoirs contestés et le mouvement de protestation, souvent surestimé par les éléments de ce dernier …
B. Les manifestations se présentent comme l’occasion du paiement au comptant, le moment de déploiement de la force des protestataires, de la visibilité dans l’espace public, de la mise en scène du sens de la revendication. Les chiffres donnés pour l’ensemble du pays devraient être une fois collectés réinterrogés : la presse a tout d’abord donné pour le 20 février le chiffre 13 foyers. Le MI, quant à lui, a rectifié en donnant le chiffre de 53 foyers, le plus grand rassemblement a eu lieu à Rabat avec 25000 manifestants, estime –t-on, et pour le reste du pays, autre estimation une moyenne de mille manifestants.
Au cours des neuf mois qui ont précédé, la participation a été forte ou faible selon l’évolution du contexte.
Parmi les propositions de recherche les plus prometteuses, sur les mouvements de protestation en cours, prend place leur évaluation quantitative, qualitative, le sens de chacune d’entre elles (celui voulu par ses organisateurs, celui qu’elle finit par revêtir aux yeux du public ou des chercheurs..), son avènement par rapport au timing général et particulier, le degré d’organisation, le suivi communicationnel, les capacités d’encadrement (des manifestants, des forces de l’ordre et du grand public).
Il est primordial que la recherche empirique se ressaisisse des éléments quantitatifs et qualitatifs constitutifs de ces mouvements de protestation.
C. L’impact de l’environnement sur les protestations semble être resté mal cerné. Rien ne confirme pour l’heure que le mouvement en cours de construction ait été relié à un mouvement de mécontentement généralisé. Le travail de mise en rapport et d’articulation paraît s’être centré au plan interne (tansikiyate des différents points d’organisation).
Pas de connexion directe et sensible non plus avec le mécontentement populaire, resté diffus, éclaté et souvent plus spectateur qu’engagé…
Faire l’exploration de cet immédiat arrière-plan des mouvements de protestation pourrait aider à comprendre les facteurs qui les impulsent ou les inhibent..
D. La question de la continuité du mouvement a commencé à être posée à la suite du discours du 9 mars. Beaucoup ont parié sur la mort lente du mouvement, d’autres ont misé sur son accroissement et renforcement et son triomphe irréversibles..Mais les mêmes interrogations se posent aussi par rapport au passé : tout a-t-il débuté avec le 20 février ? ou bien avec le 8 novembre (les événements de Laâyoune) ?ou bien avec des insurrections comme celle de Sefrou ou d’Ifni ? Ou bien à une diversité de petits faits de mobilisation sociale antérieurs (groupes de luttes des chômeurs, organisations de luttes contre la cherté de la vie…)?
II. Répliques et initiatives
Le mouvement de protestation a suscité ou activé plusieurs réponses : réponses institutionnelles, mesures sociales, celles de l’Etat et des autres acteurs. D’autres mesures ont été prises, relevant d’une logique de toilettage, d’harmonisation…
A. Réponses institutionnelles et politiques de l’Etat
1.Les conditions dans lesquelles a été annoncée la création du Conseil Economique et Social, sa composition, le discours qui a accompagné l’événement ne paraissent pas avoir pris la juste mesure de la gravité des enjeux et des défis du printemps arabe dans le contexte marocain.
2.Création du CNDH, afin de revigorer le projet droits de l’homme du régime
3.Le discours du 9 mars est une réponse majeure,. Il portait une réponse constitutionnelle qui s’est déployée pleinement comme une démarche principale. Les orientations royales dépassent tout ce à quoi avaient pensé les partis politiques. Il rehaussait l’idée de réforme politique dans le pays à un niveau inédit Des éléments de réponse sur la grande question « Qu’est-ce que la monarchie parlementaire » sont esquissés par le chef de l’Etat lui-même.
4.Création du Médiateur
5.Activation des conseils existants tels Le Conseil de prévention et de lutte contre la corruption et le Conseil de la concurrence
B. Mesures sociales
Les acteurs opérationnels ont tenté de diverses manières de gérer le mouvement social. Des négociations directes ont eu lieu avec la rue. La rue dont il est question prend plusieurs visages : les différentes catégories de chômeurs, des catégories professionnelles allant des enseignants, jusqu’aux plusieurs mesures sont prises :
1. Emploi (4000 postes sot créés pour atténuer la pression des diplômés chômeurs) : tous les chômeurs diplômés du troisième cycle ont été recrutés ?
2. Des augmentations salariales ont été décidées
3. Concernant la caisse de compensation, les enveloppes se démultiplient
4. Des distributions de logements ont lieu
Comment un Etat comme le Maroc trouve-t-il des ressources à distribuer ? Comparer ces mesures avec l’Algérie, l’Arabie Saoudite, la Jordanie.. C. Réponses des autres acteurs
1. Au sein des partis politiques,
on s’en tient à une attitude d’observation, de silence, d’expectative, d’attentisme, mais avec l’affirmation de tendances correctives, réformistes
2. Les tentations insurrectionnelles des jeunesses (chabibates) partisanes s’expriment désormais au grand jour
3. Les conditions paraissent mûres pour impulser la dynamique des revendications syndicales
4. L’activisme associatif s’est accru ces derniers jours sur une variété de thématiques liées à l’essence du mouvement
5. Les sorties des intellectuels sont plutôt suivistes comme d’habitude. On applaudit. On juge positif le mouvement, personne ne se permet de porter sur lui un regard critique, ou d’en prendre le contrepied (sociologie du regard des intellectuels qui font l’éloge du mouvement, qui en en éclairent les différents soubassements culturels, politiques, sociaux, économiques..Travailler sur un échantillon de textes significatif)..
C. Mesures complémentaires
D’autres mesures ont été prises, relevant d’une logique de mise en cohérence du système et de re-moralisation relativement aux standards des droits de l’homme, des principes de gouvernance, …
1.Le PAM, parti de toutes les discordances, accusé d’avoir altéré la vie politique se fait moins visible, ses symboles disparaissent du devant de la scène
2.Le comportement économique de certaines responsables politiques essaient subitement de montrer davantage de pudeur, de retenue..
3.On prend soin de montrer qu’il y a une réelle volonté de séparer politique et économie..
E. Politiques sécuritaires
Sur le plan sécuritaire plusieurs réponses ont été apportées :
1. La répression proportionnée : il est clair qu’il s’agit de ne pas donner naissance par la violence des ripostes le dynamisme qu’elle peut tirer de la protestation.
2. La répression disproportionnée : dans certains cas, la répression paraît de loin disproportionnée par rapport à l’événement. L’exemple type en est la répression dure qui s’est produite à Casablanca le 13 mars.
3. L’Etat déploie constamment ses forces, procède à des démonstrations de force, étale ses moyens d’intervention, de dissuasion..
Il est évident qu’il ne s’agit pas là seulement, dans l’ensemble, de politiques de bricolage afin de parer au plus pressé. La plupart de ces mesures s’ils n’avaient été inventées que sur le moment auraient été certainement contre-productives. Aussi est-il constamment soutenu qu’il s’agit de politiques prévues déjà de longue date et qu’elles avaient été simplement retardées pour des raisons conjoncturelles. Le mouvement de protestation n’aurait fait qu’accélérer le calendrier.
Le facteur temps a constitué un élément important. Du côté de l’Etat, il paraissait important de ne pas se laisser distancer par les revendications, d’éviter que le pouvoir ploie sous le fardeau de demandes soit trop nombreuses, soit trop radicales. Du côté des acteurs sociaux il fallait veiller à ce que le mouvement ne se fatigue trop vite, ne s’épuise à travers une durée trop longue..
III. Profil politique et théorique du paysage en gestation
A. La volonté de changement
La montée avec force du désir de changement paraît puissante. Mais de quel changement s’agit-il ? Les perspectives ne sont pas clairement dessinées.
Une des orientations les plus prometteuses de l’actuel mouvement de protestation est l’analyses de leurs perspectives à venir: le bloc démocratique, le bloc historique, la réforme institutionnelle, un nouveau contrat social, la question électorale, la voie réformiste ou radicale, la moralisation..
A d’autres niveaux, le monde recherché est un monde de dignité, de justice, d’équité..
B. Un caractère de masse limité
Nous ne retrouvons pas au Maroc dans les cas de figure des manifestations « milliouniya », massive, dense: plusieurs hypothèses permettent d’expliquer le caractère de masse limité des manifestations au Maroc à l’ère du printemps arabe:
1-Les effets de la radicalité
L’un des noyaux centraux du mouvement de protestation en cours est marquée radicalement (la gauche radicale ou Al Adl Wa il Ihssane).
Mais par ailleurs la radicalité n’a pas essoufflé le mouvement. Peut être est-ce cela même qui sauvegarde la vitalité du mouvement par rapport au réformisme des solutions apportées.
2-Le poids de l’environnement
Ce n’est pas la première fois que les bruits de fonds secouent la vie politique et sociale marocaine, mais cela est loin de suffire. La pression qu’exerce un environnement en ébullition n’est pas négligeable, mais elle est loin d’être suffisamment… Pouvoir et société ont l’habitude de cette sorte de secousses..
3- La réserve des partis politiques
De fait que les partis politiques n’aient pas participé constitue un élément important. Ailleurs, en Egypte ou en Tunisie, au Yémen, en Jordanie, les partis politiques ont fini par rejoindre leurs processus nationaux de contestation à un moment ou un autre..
4.Le virtuel et le réel
On remarque aussi la difficulté du passage du virtuel au réel, à la différence de ce qui s’est opéré ailleurs dans la région grâce à la révolution face book : il s’agit de mécanismes moins aisés à maîtriser qu’on ne pouvait le penser
C. Grilles théoriques
Enfin, il reste à prospecter les cadres théoriques qui permettent de comprendre et de projeter le mouvement de protestation dans la perspective à venir: s’agit-il d’un contre-pouvoir vis-à-vis de l’Etat ? D’un mouvement social de type nouveau ? Une lutte contre le pouvoir ou pour le pouvoir ? Sans parler de la part des facteurs endogènes ou exogènes ? Et de l’image théorique du mouvement de protestation par rapport aux anciennes théories de la révolte dans le pays ?
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