Abdallah Saaf
Texte de la conférence faite à la Casa arabe à Madrid le 17-02-2009
Après les élections législatives du 7 septembre, la formation du gouvernement, la présentation de la déclaration gouvernementale, leurs effets sur les partis politiques, sur l’ « opinion publique », sur la société, le travail de fonds du cortége de faits lourds sur les termes qui viennent de s’écouler, ne s’est pas fait attendre : les faits et gestes du gouvernement, les modalités de la vie parlementaire…
Dans une lecture du Maroc politique d’aujourd’hui, il convient de relativiser l’analyse des élections, les modalités de formation du gouvernement, le dynamisme de l’institution parlementaire
Dés lors, il est naturel que la question : « où en sommes-nous ? » interpelle l’analyse. Nombre d’analyses se développent comme si la lecture du système politique marocain devait se faire à l’instar des systèmes politiques dont le terrain est tout tracé à l’avance, les règles du jeu définies, les acteurs identifiés..
On peut tenter, et au-delà des réactions à l’événementiel, à l’ échange de coups dans le court terme, d’y répondre notamment à partir des angles d’analyse suivants :
A quel niveau peut-on essayer de saisir au-delà l’évolution ou l’involution du système politique marocain, ses orientations profondes ? Quel est le sens général, global, du mouvement des tendances à l’œuvre au niveau politique ? Quel est l’état des mutations, des évolutions et involutions ? Comment identifier alors la situation globale marocaine ? A travers quelles grilles lire les faits politiques courants ? Non seulement les élections, les faits qui en découlèrent tels la formation du gouvernement, la vie des partis politiques, les effets sur le mouvement social, mais aussi…?
Mais tout d’abord se pose la question de savoir quelle est la nature de cet exercice de lecture de la vie politique marocaine ? Il ne peut être question de le réduire à un exercice de lecture vers plus ou moins de démocratie. L’autoritarisme, le néo- autoritarisme,le concept de T.D, de consolidation.. Il ne saurait être question non plus d’opérer comme si les faits saillants de l’activité visible des acteurs étaient déterminants (nombre d’analyse opèrent comme si le Roi, les islamistes, les terrorismes développaient informant ou influant l’ensemble de la vie politique, leurs succès (l’irrésistible ascension du PJD) ou leurs échecs (les pertes subies par l’USFP), leur réactivité, leurs attentes, leurs crises.. Se poser la question de qui est central dans le jeu politique marocain est important, mais la nature de la phase politique ne permet pas de surdéterminer un rôle plus qu’un autre. Il s’impose davantage de lire et d’interpeller le terrain, ses messages, ses sens, …..
I. Position de la question.
Souvent les niveaux d’analyse se confondent, et de fait ils peuvent interagir, mais par commodité méthodologique, il importe de distinguer les niveaux avant de dégager les interactions qui s’imposent.
1. Au niveau de l’organisation et du fonctionnement en termes constitutionnels, institutionnels, juridiques constitue l’angle d’ approche privilégié. Au-delà des discussions classiques sur les prérogatives du chef de l’Etat ( le débat sur l’article19, l’article 24..), du profil du Premier Ministre , l’une des thèses prédominantes, est celle selon laquelle le champs politique marocain s’institutionnaliserait de plus en plus, se juridiciserait davantage. Le pari sur un déploiement du procéduralisme..
Cette thèse se voit opposée la thèse inverse, à savoir que la multiplication des institutions, des textes juridiques ne signifie pas nécessairement de véritables institutionnalisation et juridicisation. L’œuvre de constitutionnalisation essentiellement formelle, d’institutionnalisation en apparence, et de juridicisation de façade ( bien en deçà d’une transformation des rapports litigieux en relations contentieuses) serait en définitive un travail de contournement, d’affaiblissement des institutions centrales, parfois d’évacuation de leur contenu, de réduction de ce contenu à peu de choses
2. Sur le plan de l’économie politique , un train des réformes, intégré dans un agenda soumis même à des institutions internationales, est mis en œuvre, dûment suivi et évalué selon les standards internationaux ( le vieux dossier de la gestion active de la dette , le financement du système politique marocain , les réformes structurelles initiées comme par exemple la libéralisation du commerce extérieur , le renforcement du secteur financier, la privatisation , la réforme du budget et des douanes , en plus de la nature de la gouvernance,etc..) . Mais à cette image de volontarisme transformiste s’ oppose de nombreux aspects rétrogrades tels l’hégémonisme économique du pouvoir.. Dans les années 80, les politiques économiques sont devenues le terrain privilégié de la vie politique. Une focalisation s’est produite sur les dimensions économiques. L’économie politique s’est installée au carrefour des grandes questions politiques.
3. Les politiques sociales sont devenues un terrain privilégié d’ctivisme politique. Il se passe comme si les institutions centrales, en particulier le gouvernement avait les mains plus libres qu’ailleurs, même si l’intérêt de l’ institution monarchique pour cet espace demeure primordial. Aussi les interférences entre le social et le gouvernemental sont aujourd’hui très grandes. Les politiques sociales sont promues au rang de centre névralgique de la politique. La politique devient principalement une gestion du social. Lors des dernières élections, les programmes des partis se sont davantage positionnés dans l’offre de services. Le Premier Ministre n’a cessé depuis son investiture d’affirmer que sa tâche première est de travailler dans le secteur du social. Ce leit motiv a été qualifié parfois de « mort du politique », mais on peut l’évaluer de degré minimal de la politique. La lente émergence de la nouvelle question sociale constitue une nouvelle donne déterminante dans la vie politique d’aujourd’hui.
4. Un autre contenu a connu ses heures de gloire : il s’agit de la problématique de l’intégration nationale et du pluralisme culturel /démocratie culturelle. Les ouvertures accumulées sur ce plan sont nombreuses
II. Le sens des choses :
L’analyse peut se baser sur les structures et sur les politiques publiques.
1) L’étude des démographes Emmanuel Todd et Youssef Courbage intitulée « .. » et portant sur le sens de la transition démographique au Maroc constitue un premier exemple significatif à cet égard. Les deux chercheurs soulignent que le passage de la fécondité au dessous de 3 enfants par femme et a fortiori bien en deçà comme au Maroc aujourd’hui, implique en lui-même une rupture avec l’idéologie patrilinéaire et des pratiques patrilocales qui structuraient la vie familiale marocaine ». Cela s’expliquerait par la concomitance de deux phénomènes, la crise économique du milieu des années 70 et la hausse du taux d’alphabétisation des hommes. Cela qualifierait le Maroc à une ouverture politique .Le taux d’endogamie (mariage entre cousins, au sein d’une même famille) il est bas à peine de 26%. Il s’agit d’un signe d’individualisme et de recherche d’autonomie, de modernisation des mentalités .Plutôt que de compter sur l’Etat pour subvenir à ses besoins, le citoyen compte sur lui-même, ses propres ressources :« La mutation démographique annonce, à moyen terme, l’avènement d’une société plus mûre pour la démocratie ».
Un autre exemple est fourni par l’étude récemment publiée par Mohamed Cherkaoui sous le titre « Le Sahara. Liens sociaux et enjeux stratégiques ».
Ce qui n’empêche pas nombre d’analystes d’invoquer la thèse de la régression.
2) L’analyse peut porter aussi sur les démarches volontaires (les actions, les politiques publiques, des stratégies..). La naissance des politiques publiques constitue un phénomène relativement nouveau. On peut la faire remonter au PAS. Mais elle est consacrée, consolidée depuis les dernières législatures. Tout peut être objet de politique publique : jusqu’à la mémoire politique (l’expérience de l’I.E.R), le système électoral (les textes réglementant les élections), les partis politiques (la loi sur les partis politiques), et la configuration du champs politique (les démarches transversales à travers de nombreux textes)…Autres exemples. Cela signifie que le volontarisme politique est plus consistant, plus significatif..
Les vieilles thèses du recul ou de l’immobilisme semblent désormais inactuelles. Cela n’a pas évacué pour autant la question du changement, concernant sa nature, son degré, ses développements, ses dérives, son rythme..
Tout de même, qu’est-ce qui ne change pas ou qui change peu ?
III. Dynamiques et logiques d’ ensemble
1. Des processus objectifs seraient en cours et tendraient à la maturation: transition tout court, transition politique, sortie de despotisme, néo-autoritarisme, transition dite démocratique (quelle étape ?), des accumulations, crises dynamiques, la consolidation des bons acquis..
2. Le temps serait aux réformes : quelles réformes ? s’inscrivent-elles dans le flux de réformes enclenchées depuis 1975 ? ou les réformes de la fin des années 80 ou 90 ? Celle de la phase néo-libérale du règne précédent : encore faut-il préciser de quelles réformes il s’agit : petites réformes, réformes moyennes, grandes réformes..
3. Il y aurait un projet moderne démocratique, qui semble receler tous les contenus qui font les sociétés modernes, tous sauf ce qui pourrait entraver l’ islam modéré, l’unité nationale, l’économie de marché
4. Tout se déclinerait en termes d’influences et de déterminations, qu’elles soient exogènes ou endogènes. La part du dedans et du dehors. Le système a-t-il les mains plus libres qu’avant ? L’endogène est plus prévalent qu’avant ? La politique actuelle s’est-elle désengagée pour ne laisser aucun alibi aux interventions exogènes ? Tout cela dans un contexte où l’ingérence démocratique a balancé entre l’agressivité , la faiblesse et l’ effacement..
IV. Acteurs, actions, et impacts
S’interroger sur les acteurs d’aujourd’hui, ce qu’ils font et l’impact de leurs postures, faits et gestes, impose d’abord de s’interroger sur les mutations, évolutions et involutions qui marquent le champ politique d’aujourd’hui. Cela impose d’essayer de définir les nouvelles postures de l’Etat.
La sphère de Etat et sphères des pouvoirs
Le débat semble chaque fois se concentrer sur la carte institutionnelle, soit rapportée à une économie spécifique des pouvoirs au Maroc, soit liée aux standards internationaux de la démocratie (un pouvoir exécutif réel, un parlement aux pouvoirs significatifs, un équilibre global digne des démocraties..). La monarchie balance entre jouer le rôle de l’Etat, ou se comporter comme un simple pouvoir, fût-il hégémonique.
De ce point de vue le dilemme est on ne peut plus clair : moins d’ Etat, plus de pouvoir, ou moins de pouvoir, plus d’Etat
Il est clair aussi qu’une diminution de la personnalisation de l’autorité ne s’accompagne pas nécessairement d’un processus d’institutionnalisation
La problématique du Gouvernement :
Lorsque l’on compare de la formation des différents gouvernements des trois dernières législatures, on constate que le débat sur le débat sur « la méthodologie démocratique » devient récurrent, même si chaque fois, il revêt un contenu différent (comparaison entre 2002 et 2007). La structure gouvernementale divisée en plusieurs types de postes (des postes de « souveraineté », des « espaces technocratiques » ou « assimilés » , et des« postes politiques »partisans quoique aseptisés..) reproduit le même débat à un autre niveau.
La question de la technocratie n’apparaît comme une dénomination théorique qu’en apparence, elle s’intègre naturellement dans la catégories des postes de souveraineté, même si en l’occurrence il s’agit de postes de souveraineté de second ordre.
L’espace du parlement :
La centralité du parlement fait problème dans la vie politique marocaine: cela est aussi bien attesté par la phase ayant précédé les élections, le déroulement des élections elles-mêmes, que leurs résultats. La place et le rôle du parlement semblent aussi bien se ressentir de l’indigence de l’ action et de la culture parlementaire, que des tendances lourdes à la dépolitisation, à la non-participation, à la déconnection de larges parties de la société marocaine par rapport à la vie politique
L’identité et les marges de manœuvre des acteurs
Les acteurs principaux restent les mêmes que ceux de la derniére décennie, même si l’Etat a poussé certaines associations à passer par-dessus les partis politiques. Il est vrai que ces derniers avaient été d’abord des forces « historiques », puis sont devenus par la suite simplement « fonctionnels ». Il s’est agi pour eux par la suite de faire passer des réformes,. Actuellement ils se fixent la mission d’effectuer un travail « gestionnaire », ou d’esquisser un travail de protestation vis-à-vis de certaines gestions.. Le système des partis politiques : des mouvances qui se stabilisent avec une incertitude à droite. La vieille carte politique se fige. Le système électoral s’efforce d’orienter la vie politique vers un centre non encore défini.
La gauche se comporte comme si elle était actuellement une grande force, ne prenant conscience de sa faiblesse et de sa fragilités qu’à l’occasion des échéances électorales. Tant que la question de l’identité de la gauche et celle de ses projets de société est reportée, il est douteux qu’elle soit consciente de cette sortie des dynamiques politiques à l’oeuvre
Dans la conjoncture actuelle la banalisation des islamismes, y compris dans ses versions radicales, mérite d’être relevée. Le phénomène se tasse politiquement. Il dispose d’appuis forts, mais il ne semble plus porté par la lame de fond social irrésistible.
On s’empresse d’interpréter les nouvelles naissances d’acteurs politiques (création de nouveaux partis, développement de nouvelles alliances, manœuvres de rassemblement..). On tente aussi de leur donner du sens en considérant qu’elles correspondent à une demande sociale profonde d’élitisation, les structures existantes étant défaillantes. On y voit aussi des initiatives délibérées, voire des stratégies mûries par l’acteur étatique. Une grande indétermination semble cependant envelopper les démarches à ce niveau.
Au large du champs politique, bien des éléments ont peu changé (les diverses aspects de la régulation, les hommes forts du régime et les processus d’élitisation, les créneaux néo-traditionnels, la vieille mécanique corporativisme d’Etat et corporativisme de société..). Elles continuent à fonctionner comme par le passé. L’espace public, et ses expressions, notamment le débat public, les médias, n’ont pas beaucoup évolué non plus. Ils restent, cinquante ans après l’indépendance, à un état embryonnaire..
Société politique et société civile
La société civile comme concept, acteur et perspective est fortement sollicitée. Ses composantes sont cependant inégales: qu’il s’agisse de l’ancien ou du nouveau mouvement associatif ( comme par exemple la société civile électorale, les associations créées pour les élections de 2007, celles créées à l’occasion de l’INDH ,..), relèvent d’un univers hétéroclite, fait notamment des logiques hybrides, où se mêlent par exemple des éléments liés aux processus de formation de la citoyenneté à d’autres éléments étrangers à ces processus.. Le phénomène est fortement hétérogène. Il n’a pas l’homogénéité suffisante qui lui permette de receler un sens véritable.
Par ailleurs, le mouvement social, semble aujourd’hui sans direction véritable. Il apparaît aussi avoir peu de rapports avec les syndicats. Ces derniers sont en butte à une désyndicalisation remarquable.
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